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Orchidée

Amazones - les filles de la lumière

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Les filles de la lumière 1 – Départ précipité

 

Aujourd’hui encore, les dieux antiques décidaient du sort des mortels. Zeus fourragea dans son épaisse barbe grise en signe de réflexion. Les Olympiens de première et de seconde génération réunis au palais mystérieux, par-dessus la Terre et aux confins de l’Éther, attendaient le raisonnement de celui qui s’acquittait en ce lieu des devoirs du roi souverain.

– Nos émissaires sont formels, maugréa Zeus, mon frère Hadès place ses cohortes des Enfers en ordre de bataille pour envahir le monde des hommes. Sans doute sera-t-il bientôt à même de réaliser son dessein.

L’ombre grandissante de la menace drapa l’éclat du soleil dans un linceul sanglant. Les mémoires ne pouvaient occulter le terrible affrontement entre les Olympiens et les Titans, ni les grands bouleversements qui en avaient suivi.

– Prenons les armes ! s’emporta Arès.

– Non mon fils, gronda le dieu des dieux, oubliant l’ambroisie au goût soudainement amer. Tu es trop empressé à te jeter dans la bataille, nous n’interviendrons pas cette fois.

– Les mortels pourront-ils faire face ? sourcilla Poséidon méfiant, blasé par des siècles de luttes intestines. Ils semblent inconscients du danger.

– Faire face oui, j’en suis persuadé. Mais vaincre sera une autre histoire. Ces humains sont trop prévisibles. Je châtierai celui ou celle qui interviendra, affirma Zeus à l’intention d’Arès, dont le goût immodéré pour les batailles faisait frémir. Nous ne serons pas de ce combat.

Ainsi allait le monde connu en cette époque troublée, les dieux se montraient impuissants à défendre ce qu’ils avaient eux-mêmes créé.

– Mon père, geignit Aphrodite la déesse de l’amour, vous refusez de vous engager au côté des hommes, alors permettez-moi de conseiller une de mes protégées. Celle-ci pourrait vous surprendre, je place toute ma confiance en elle.

– Inciterais-tu une femme à prendre les armes, ma fille ?

 

Lysippé dormait profondément en l’absence de son époux. Ce dernier se réconfortait sans doute à la couche d’une des nombreuses courtisanes qui accompagnaient l’armée. L’adultère, commis avec discrétion sitôt leur union consommée, se pratiquait désormais à la vue de tous.

Était-ce la faute de l’épousée si leur fils disparu ne laissait pour héritières que des filles, trois princesses qui maniaient le glaive et le verbe avec une semblable dextérité, trois égéries chantées par les poètes, dont les charmes célébrés au-delà du Mont Athos attiraient une meute de prétendants obséquieux prêts à échanger leur fortune contre un lien royal ?

Non, Lysippé ne pouvait se satisfaire du destin cruel voué à sa progéniture de finir dans la couche d’hommes vaniteux, au profit d’alliances politiques comme l’exigeait la coutume familiale. Les anciens rois de Kastanas avaient érigé la tradition de l’union forcée en acte de loi. Les excès de toutes natures perpétrés en ces temps immémoriaux à l’encontre des femmes témoignaient de l’idéologie malsaine qui submergeait l’humanité de son infamie.

– Qu’est-ce ! s’exclama-t-elle soudain sur la défensive.

Aphrodite ramena le calme dans la demeure endormie.

– Détends-toi. Je t’apparais en songe car personne ne doit connaître la raison de ma présence.

 

La déesse de l’amour n’avait pas visité la princesse depuis quinze ans, à l’occasion de la naissance de Danaé, la dernière fille de Lysippé. Alors Aphrodite avait entendu ces mots de la bouche même de sa protégée :

« Ma vie est une usurpation. Je suis venue au monde avec une âme de guerrière, non avec celle d’une épouse soumise et timorée. Le joug d’un homme ne peut me combler si celui-ci dispense ses faveurs à tort et à travers. Désormais, mon ventre ne portera plus d’enfants. »

Aphrodite avait jeté un sort à l’impertinente pour la punir : le fils Tanaïs était tombé amoureux de sa mère. Refusant de céder à ses pulsions, il avait parcouru le monde pour se jeter dans le fleuve qu’on nomme aujourd’hui le Don. Ce fait avait scellé le désamour entre la princesse et son époux.

 

– Qu’exiges-tu de moi, belle Aphrodite ? s’émut Lysippé, soucieuse de connaître la raison de la présence divine. Quel dessein sournois se cache derrière la courtoisie de ta visite ?

– Le temps presse, alors écoute, s’emporta la déesse. Abandonne Kastanas avec tes filles pour l’Anatolie où tu bâtiras ton royaume. Les femmes deviendront de farouches guerrières dans ton sillage. Ton peuple devra se passer des hommes.

Surprise de la requête hors du commun, la princesse réfléchit un court instant.

– Pourquoi exiger l’impossible ? Serait-ce là un autre châtiment pour une offense vieille de quinze ans ? Une nation ne peut se concevoir sans géniteurs en âge d’ensemencer.

Aphrodite comprit les arguments de sa protégée.

– Rassure-toi, des réponses t’apparaîtront le moment venu. Obéis-moi ! Porte le dernier espoir de l’humanité loin de ce lieu dénoncé à la fois par les dieux et par les mortels. Le salut viendra des femmes ou ne sera pas.

Méfiante, le regard affûté, Lysippé tenta de percer à jour les intentions réelles de la déesse.

– Je ne comprends pas ce besoin d’abandonner la terre de nos ancêtres, ni ton ardeur à concevoir un tel peuple. Pourquoi entraînerai-je mes filles dans cette folie ?

– Tu recevras bientôt les réponses à ces questions, avertit Aphrodite. Le vaste monde réclame la force de ton caractère, la droiture de ton esprit et l’énergie de ton bras. Délivre les femmes de la servitude, elles pourront ainsi affronter sous ton commandement les armées du terrible dieu Hadès.

– C’est donc là l’unique raison ? s’offusqua Lysippé dont la mâchoire se crispa sous l’effet d’une colère subite. L’issue de la guerre entre les divinités dépend des mortels. Pourquoi Zeus t’envoie-t-il supplier mon aide ? L’Olympe serait-il à ce point menacé ?

– Non ! C’est votre monde qui court un grand danger. Hadès est prêt à lâcher ses troupes des Enfers sur la Terre.

– Pourquoi les femmes alors ? demanda la princesse après un nouveau temps de réflexion. Et pourquoi moi ? Un héros aurait le pouvoir de mener cette guerre, comme par le passé.

Lassée de l’atermoiement, Aphrodite consentit à donner la raison de son intervention. Les dieux sollicitaient les mortels, pourtant ceux-ci restaient maîtres de leurs choix.

– Quinze ans plus tôt, ne préférais-tu pas l’existence d’une guerrière à celle d’une épouse soumise ? Voici la possibilité de t’épanouir. Mon père refuse d’aider les hommes, aucun ne devra contester ni prendre part à l’autorité dans ton royaume. Repose-toi maintenant, un voyage difficile t’attend. Je n’aurai pas la possibilité d’intervenir, pourtant je te guiderai dans ton aventure. Tu as ma confiance.

Lysippé se rendormit, consciente de devoir prendre des forces pour réaliser le surprenant dessein exigé par la déesse. Le calme du silence régna de nouveau sur le palais de marbre et de pierre de taille.

Aphrodite quitta la demeure. Il lui restait à trouver au sein de l’Olympe quelques alliés compétents à la soutenir dans sa tâche, sans froisser son père le puissant Zeus.

 

Hélène contempla un moment son amante ensommeillée, avec dans la poitrine ce curieux pincement dont sont faites les prémonitions. La veille encore, la savoureuse Hermia l’avait assurée de son amour avant de lui offrir l’indicible plaisir des sens qui édulcorait leurs nuits. Cependant, la traîtresse au sein généreux et à la croupe appétissante se laissait aller durant le jour à la couche d’Admète, un des nombreux courtisans dont Alphée, le régent du royaume, aimait s’entourer.

Vêtue d’une longue tunique de lin, la fille aînée de Lysippé quitta la chambre au dallage froid, en proie à un malaise. Sa condition de princesse à Kastanas la promettait à un avenir dont elle ne voulait pas.

La relation charnelle entre femmes restait un crime puni de mort au regard public. Son oncle le régent, l’eut-il souhaité, ne pouvait la protéger indéfiniment du châtiment infligé à celles qui refusaient de se soumettre au plaisir des hommes.

Hélène trouva sa mère et ses sœurs installées dans la salle réservée aux repas des femmes. Dans les différents royaumes de la Grèce comme dans les contrées barbares moins cultivées, les hommes mangeaient à part. Quand la pauvreté les condamnait à vivre dans l’unique pièce de leur maison, ceux-ci se nourrissaient en priorité ; les épouses remplaçaient les domestiques ou les esclaves dont le manque de fortune les privait.

– Bonjour, mère. Avez-vous bien dormi ?

Lysippé délaissa une assiette de fruits frais.

– Mon aînée, enfin te voici. Nous avons à parler.

La chaleur lourde malgré le jour naissant incita Hélène à boire un gobelet d’eau, puis elle s’installa à la grande table de cèdre, bois prisé pour éloigner les insectes. La jeune femme, à l’aube de ses vingt ans, s’enorgueillissait de ressembler à sa mère d’une ténébreuse beauté, le regard franc sous le cheveu long et noir ceint du rituel anneau doré. Elle devina l’impatience de ses sœurs de connaître la raison de la réunion familiale. Incapable d’ingurgiter l’habituel repas du matin composé de pain d’orge ou de blé trempé dans du vin pur, la princesse déposa quelques dattes dans une assiette.

– Je vous écoute, assura-t-elle.

– J’ai reçu cette nuit en rêve la visite d’Aphrodite, dont le dessein m’a été révélé. Nous devons partir.

– Partir ? s’étonna Thémis la cadette dont les grands yeux s’illuminèrent d’un sombre éclat. Les divinités auraient-elles perdu la raison ?

– Le palais de Kastanas n’est plus notre demeure, nous devons rejoindre l’Anatolie.

 

Personne n’eut osé remettre en question les paroles d’une déesse de la seconde génération, fille de Zeus capable de commander comme son père à l’éclair et au tonnerre. Mais la nature féminine ne pouvait se contenter de si peu.

– Aphrodite vous aura certainement dévoilé son ambition ultime, chercha à comprendre Hélène. Je vous en prie, mère, dites-m’en davantage.

Attentive aux réactions, Lysippé dévisagea sa progéniture. Hélène, son aînée aux formes généreuses qui lui ressemblait tant, inspirait par ses rondeurs sans excès des sculpteurs dont les statues ornaient les temples. Thémis, nommée ainsi en l’honneur de la seconde épouse de Zeus dix-sept ans plus tôt, pouvait passer pour un androgyne sans ses longs cheveux châtains, mais une observation attentive révélait une féminité délicate. Enfin Danaé, avec ses quinze printemps depuis peu, dont le physique se voulait le juste équilibre entre celui de ses sœurs, surprenait par sa beauté parfaite, au point de susciter l’admiration d’Aphrodite.

– Elle souhaite nous voir fonder une nation indépendante de femmes guerrières. Cela peut vous surprendre, je n’en sais guère plus, cependant.

– Voici une requête singulière ! pouffa Hélène surprise. Les hommes ne me manqueraient certes pas, ils sont pourtant indispensables. Vouloir se passer d’eux est tentant mais insensé.

– Je te reconnais bien là, avança Lysippé dans un sourire complice. La menace d’Hadès pèse sur les mortels, reprit-elle avec sérieux. Seules les femmes pourront s’y opposer selon la déesse, Zeus refuse de soutenir les hommes.

– D’où l’idée d’un peuple de guerrières, raisonna Thémis à haute voix. Sans partager la raison de ma sœur, une destinée hors du commun est préférable à un sombre avenir entre les murs de Kastanas. Quand partons-nous ?

Le silence s’appesantit un court instant dans la grande salle aux murs blancs rehaussés des tentures achetées à des marchands phéniciens.

– Demain. Et toi Danaé, tu ne dis rien ? s’adressa Lysippé à sa dernière. Cette affaire te concerne aussi.

– Je laisse à mes aînées le soin de soulever les questions, mère. Pour ma part, je vous suivrai au bout du monde.

– Vaquez à vos occupations maintenant, personne ne doit connaître nos intentions.

 

La conscience du garde de la porte nord, ou pour le moins son instinct, l’incita à fouiller le chariot tiré par une mule qui s’apprêtait à entrer dans Kastanas. Les espions à la solde de Thèbes redoublaient d’ingéniosité en ces temps de guerre. Le guerrier laissa filer la carriole à bras tirée par une fermière et ses trois filles en direction des champs. Il détourna un visage renfrogné au passage des indigentes, gêné par l’odeur de leurs oripeaux.

– Remuez-vous ! ordonna-t-il aux inoffensives paysannes sur le ton de la moquerie. Votre chargement est si lourd pour avoir recours à autant de bras ?

– Nous y allons, soldat, remarqua la mère sans relever la tête. Tâche de rester vigilant.

Le garde prit soin de ne pas salir sa traditionnelle tunique de lin blanc sous les renforts de cuir de son armure.

– Va te laver au lieu de m’enseigner mon devoir, rétorqua-t-il. Vous empestez !

Les femmes ne répondirent pas, occupées à tirer le pesant chariot hors de la cité.

 

Après les marécages qui entouraient la cité, les murailles de Kastanas disparurent derrière un coteau couvert de vignes en fleurs. Lysippé indiqua le corps de ferme au loin, première étape du long voyage. Deux servantes attachées à sa personne avaient arrangé les préparatifs de la fuite, et attendaient leurs protectrices afin de participer à l’aventure.

Quelques paysannes, courbées sous le poids de leur propre fardeau, ne reconnurent pas les princesses vêtues de hardes. De tout temps l’habit faisait le noble. Les époux aux travaux des champs, elles allaient proposer le fruit de leur dur labeur sur le marché quotidien de Kastanas. Le bas peuple, occupé à survivre dans des conditions précaires, prêtait peu d’attention aux puissants du royaume.

 

Le soleil atteignit son zénith quand les servantes se précipitèrent à l’arrivée des princesses. Lysippé apprécia de pouvoir se libérer du brancard de la charrette dont la sangle marquait son épaule endolorie.

– La sentinelle à la porte de la cité avait raison, grimaça Hélène, cette odeur pestilentielle devient insupportable.

Les quatre se dévêtirent en silence à la porte de la grange pleine des senteurs de paille fraîchement coupée.

– Voici des tuniques propres, prévint Sypsô en versant de l’eau tiède dans un grand bac en bois. Le repas vous attend, Parthénia s’impatiente.

Les robes de lin ceintes à la taille de larges bandes de cuir remplacèrent les oripeaux que le paysan s’empressa de faire disparaître dans un feu de détritus. Enfin débarrassées de leur apparence de souillons, les princesses s’engouffrèrent dans la grande bâtisse.

 

– J’apprécie de vous revoir une dernière fois, s’exclama la vieille femme active devant le foyer de l’unique pièce d’où s’échappait le fumet délicat d’un ragoût de porc. Vos sourires me manqueront, mes enfants.

Parthénia dans sa jeunesse avait allaité Lysippé jusqu’au sevrage. Les liens du sein furent à l’origine d’un attachement sincère entre elles. La tendresse de la paysanne s’était ensuite reportée sur les trois filles de la princesse comme celle d’une grand-mère bienveillante.

Ainsi, au début de l’histoire qui embrasa le monde connu à l’époque où les souverains de Kastanas tentaient de soumettre Thèbes à leur autorité, Lysippé contempla avec un plaisir non feint sa progéniture embrasser les joues parcheminées de sa mère nourricière. Puis la sœur du jeune roi oublié Léocharès, destitué par leur oncle Alphée le régent, enlaça la vieille femme à son tour.

– Je n’oublierai jamais ta générosité, ma douce amie. Je m’en vais répondre à l’appel de l’Olympe loin de Kastanas.

Les historiens retiennent les guerres d’hégémonie des rois grecs. Ils ont cependant oublié Lysippé, désireuse de forcer son destin sur le conseil d’Aphrodite, avec la ferme intention de libérer les femmes, soumises depuis toujours aux hommes indépendamment de leurs origines.

– Tu ne parais pas surprise des exigences de la déesse de l’amour, soupira Parthénia.

– Plus rien ne m’étonne de la part des divinités, ma douce amie. En fait, je ressens cette exaltation depuis toujours. Je ne peux la contenir plus longtemps.

Le sourire contraint sous un regard voilé, la petite vieille caressa la joue de Lysippé avant de déposer le brouet sur la grande table rectangulaire.

– Je l’ai deviné à l’instant où je t’ai serrée contre moi. Tes filles semblent affamées, mangeons maintenant.

 

Sypsô considéra d’un œil bienveillant la famille princière allongée sur d’épaisses paillasses dans un coin de la pièce, à la recherche d’un après-midi de repos.

– Vous n’êtes pas obligée de nous suivre, soupira Lysippé. Zélie et toi, vous pourrez refaire votre vie en toute liberté.

– Pour vous abandonner face aux périls qui ne manqueront pas de se dresser sur votre chemin ? Jamais je ne manquerai à mon devoir envers vous.

– Je t’ai toujours considérée comme une amie, non comme une servante…

– Justement, la coupa Sypsô avec une autorité inattendue. J’étais là quand vous avez mis ces trois splendeurs au monde, n’exigez pas de moi de les laisser partir seules. Zélie partage mon avis, n’est-ce pas ?

Prête à s’endormir la tête sur la table, l’interpellée souleva un regard déjà éteint. Elle recoiffa sa longue chevelure brune par réflexe.

– Vous aurez besoin des talents de guérisseuse de Sypsô, ma princesse. En outre, personne à part moi ne saura préparer vos repas. Comment une souveraine affamée pourrait-elle se confronter à son destin ?

Lysippé comprit l’inutilité d’insister. Ces deux femmes la suivaient depuis tant d’années qu’aucune ne pouvait, ni ne souhaitait, envisager l’avenir en toute liberté. Le besoin d’une certaine sécurité leur recommandait sans doute de ne jamais s’éloigner de leur protectrice.

– Qu’attendez-vous pour vous allonger et dormir alors ? rit la princesse heureuse de la décision commune. Il faut prendre des forces, nous chevaucherons une partie de la nuit.

Dehors, le couple de paysans s’affairait à son accoutumée, un œil attentif aux alentours ondulant sous le vent, en attente des moissons à venir. Personne ne devait s’alarmer si tôt de la princière disparition en l’absence du régent. Quant au chariot d’armes soustrait à l’attention des gardes de la cité par Sypsô et Zélie la veille, il était à l’abri des regards indiscrets dans la remise des fermiers.

À Kastanas, en cette époque trouble, on ne s’inquiétait que de son apparence et des convenances sociales. La disparition d’armes ou même de femmes ne souciait guère les hommes, désireux d’honorer de leur présence la place publique à des fins politiciennes.

 

Á l’instant de se préparer, Lysippé constata sans surprise la disparition de ses filles.

– J’ignorais aussi la patience à leur âge.

– Vous ne l’avez pas encore apprise, sourit Sypsô.

Complice, elle aida la princesse à enfiler une armure par-dessus la tunique créée pour elle par le couturier de la cour. Les femmes de Kastanas portaient le long vêtement traditionnel, couvrant le corps du cou aux pieds, serré à la taille par une lanière. Celui des jeunes filles, forcées à se découvrir jusqu’au moment crucial de leurs noces, était noué sur l’épaule droite et laissait apparaître le sein gauche. Les hommes, dès l’adolescence, arboraient une tunique très courte afin de ne ressentir aucune gêne dans leurs mouvements. Lysippé avait fait tisser pour elle et ses filles des tenues semblables afin d’affirmer leur féminité en préservant la liberté de se mouvoir.

L’armure s’enfilait sur la tunique. Le lin tressé durci à la chaleur remplaçait le bronze dont subsistait une feuille au niveau de la poitrine. Le cuir d’une large ceinture protégeait le ventre et servait à fixer un glaive fin dont la lame tranchait des deux côtés. Un casque, fabriqué à partir d’une plaque de bronze doublée de feutre, parachevait l’accoutrement.

Lysippé retrouva ses filles vêtues de leur armure, montées sur de fringants coursiers. Les suivantes, en place sur la banquette du chariot d’armes et de vivres, épiaient l’ordre de solliciter les mules. Le soir recouvrait déjà les alentours, chacune vérifia son équipement une dernière fois. Bouclier et casque fixés à la couverture sur le dos des montures, bardées de bronze à l’exemple d’Athéna la déesse de la guerre, elles attendaient le signal.

Les Grecs dans leur ensemble s’entendaient pour dénier sa vertu à l’arc, considéré comme l’arme des lâches ou un passe-temps. Ils laissaient aux femmes le loisir de le fabriquer et de l’utiliser. Celles dont l’histoire vous est narrée le maniaient avec adresse. Aussi, les cordes des arcs en bandoulière gardaient fermés les manteaux sombres de laine destinés à protéger les cuisses et les bras dénudés de la morsure éventuelle du froid. Ces capes rendaient en outre leurs porteuses difficiles à discerner dans la pénombre.

– C’est le moment de l’adieu, murmura Lysippé penchée à l’oreille de sa mère nourricière. Merci pour tout, mon amie, je t’emmène dans mon cœur.

Le départ ordonné, elle abandonna enfin son existence de princesse de sang au profit d’un avenir de reine d’un royaume à édifier pour ses filles, aussi pour la sauvegarde des mortels selon Aphrodite. Aucune nostalgie ne l’assaillit à l’instant de piquer sa monture du talon.

 

Son époux parti vers le sud avec le régent pour affronter la grande Thèbes, Lysippé pouvait se faufiler sans grand danger au nord-est vers le pays thrace, dont une grande partie restait insoumise à l’hégémonie grecque. Ses filles se satisfaisaient de chevaucher ainsi à l’aventure.

Le soleil disparut derrière les monts à l’ouest, le ciel revêtit une tenue bleu nuit parsemée d’étoiles scintillantes. La piste de terre ondulait tel un serpent gigantesque entre les oliveraies et les champs d’orge.

– Mère, l’interpella de ses pensées la jeune Danaé, contez encore la visite à votre chevet de la déesse Aphrodite, la nuit dernière. Avait-elle le long cheveu roux bouclé que les poètes lui prétendent ? Portait-elle un grand drap blanc autour de la taille sous le sein dénudé ?

L’intérêt de la princesse amusa ses sœurs et les suivantes brinquebalées sur la banquette du lourd chariot.

– Oui ma fille, elle m’apparut ainsi. Il faudra en conserver le souvenir pour reproduire son image, continua Lysippé d’une voix douce. Mais sa beauté ne saurait se comparer à la tienne, sans vouloir l’offenser. Cette raison l’incita à se pencher sur ton berceau quinze ans plus tôt.

– Pourquoi ne me visite-t-elle jamais dans mon sommeil ? s’offusqua Danaé intarissable. J’aimerais évoquer mon avenir sous sa gouverne.

– Ton tour viendra quand la déesse le jugera bon. Tu dois d’abord te laisser grandir afin de devenir la femme accomplie qui fera de toi une reine au règne d’or, comme tes sœurs.

– Y-a-t-il des princes là où nous allons ? demanda la jeune fille rêveuse. Il vous reviendra de nous marier en l’absence de notre père. Je serai comblée si votre jugement se porte sur un amateur de chevaux.

– Tu ne te soumettras jamais à un prince, reprit Lysippé dont le rire s’envola sur le haut plateau désert. Aucun homme ne partagera notre existence, vos royaumes seront bâtis sur les décombres de ceux des rois décadents. Notre peuple sera celui des femmes guerrières.

– Mère, vous vous moquez, conclut Danaé sans se départir de son humeur joyeuse. Les hommes sont indispensables, qui ensemencerait les ventres ?

Thémis sourit à Hélène dans la pénombre, leur mère savait par son incomparable science de la narration leur faire oublier la longueur du voyage à venir.

– L’homme ne fait pas le père, Danaé, il se veut le maître. Accepterais-tu de te savoir livrée à la convoitise d’un époux dont l’unique intention serait de t’asservir ?

L’hésitation de sa dernière rappela à Lysippé combien les temps de servitude avaient mené à un état de dépendance ; sa tâche s’annonçait laborieuse.

– Moi non ! s’insurgea Hélène. J’estime les femmes pour la délicatesse de leurs formes, aussi car j’aspire à l’égalité dans l’union de deux êtres.

– Te connaissant, ma chère sœur, s’exclama Thémis un sourire aux lèvres, je m’étonne qu’Aphrodite se soit adressée à notre mère et non à toi. Quel homme de Kastanas n’auras-tu abusé en s’insinuant dans sa couche près de son épouse ? J’en ai vu plus d’une s’empourprer de tendresse afin d’obtenir ou de conserver tes faveurs. Ton habileté dans l’art de séduire les femmes est légendaire.

– Et toi ma cadette, reprit Lysippé conquise par la bonne humeur ambiante, quelle est ta préférence ? Te destines-tu à un prince comme Danaé ou à une femme comme Hélène ? Te voici en âge maintenant.

– Il sera temps de voir quand mon cœur s’ouvrira, mère. Pour l’instant je préfère les longues chevauchées et la chasse à l’arc. Mais il est une certitude forgée à l’étude des exemples qui ont bercé mon enfance, une éventuelle union se bâtira sur le respect.

– Je te fais confiance, ma fille. Personne dans ce monde ou dans un autre ne saura te garder en cage.

Le cortège progressa une partie de la nuit dans une relative tiédeur amenée par la proximité de la mer Égée. Les contours de la montagne redessinaient l’horizon.

– Kastanas ne représente plus un danger, reconnut Lysippé satisfaite. Nous voyagerons les jours suivants sous le soleil, le manque de visibilité rend la piste dangereuse.

 

Profitant du départ du régent, Tanis s’infiltra sous la grande tente de son amant, un sourire coquin accroché à ses lèvres charnues. La tradition le voulait ainsi, les courtisanes montées sur des chariots suivaient la troupe de jour, le soir elles s’égayaient dans le camp comme un vol d’étourneaux, à la recherche d’une couche accueillante.

Pamphile se retourna, alerté d’une présence par le parfum capiteux. Il observa sans bouger la jeune femme se défaire de sa longue tunique, et lui offrir la vision de ses seins lourds aux larges aréoles, de ses hanches larges, et de sa toison noire fournie.

Tanis s’agenouilla sans attendre aux pieds du prince. Ses mains dégagèrent de la tunique courte un sexe à demi dressé, fin et long, à l’image de son amant. Elle prit la virilité dans sa bouche sans en attendre la demande, avec un réel bonheur, savourant un instant sans bouger la présence contre son palais.

Pamphile grogna de satisfaction, la tête penchée en avant afin de contempler sa maîtresse à l’ouvrage. Seule une courtisane connaissait l’art de cette caresse délicate qu’il affectionnait, parfois au point de s’en contenter. Jamais son épouse Lysippé n’aurait toléré cette pratique, et il ne se sentait pas de taille à lui imposer.

Consciente de son pouvoir, l’amante s’appliqua à monter et à descendre plusieurs fois sur la hampe qui grossit encore dans sa bouche, avant de la recracher et de titiller le gland du bout de la langue.

– Hum ! éructa l’homme tétanisé. Tu m’ensorcelles.

Le visage levé afin de défier le prince du regard, Tanis emprisonna le sexe tendu entre ses seins et le masturba lentement.

– Tu aimes ma peau ? miaula la démone, sentant Pamphile à sa merci.

Une simple caresse dans ses cheveux lui donna la réponse espérée. Elle s’appliqua à faire coulisser le membre de haut en bas, jusqu’à ce que la sécheresse entres ses seins soit devenue pour son amant une source d’irritation. La douleur ajoutait parfois au plaisir, à condition de savoir la doser.

Un grognement avertit Tanis qui reprit la hampe en bouche. Pamphile savoura la douceur du fourreau après la gêne, il devina le moment venu. Son amante ferma les lèvres sur le haut de sa virilité et entama un rapide mouvement de va-et-vient.

– Tu veux ainsi ? réussit-il à articuler, prêt à défaillir.

– Hum hum ! acquiesça Tanis sans relâcher son emprise.

Elle s’ingénia au contraire à hâter la délivrance d’une main en caressant les testicules de l’autre. Le prince se déversa dans la bouche avide en longs jets saccadés que la belle déglutit. Elle avala la semence avec une réelle délectation. Un filet blanchâtre s’échappa de ses lèvres pour glisser le long de la verge, qu’elle nettoya d’un coup de langue gourmande.

 

Le campement sommaire dressé, les aînées soignèrent les montures lasses, Sypsô extirpa du chariot six couvertures destinées à adoucir la rudesse du sol. Danaé, dont l’esprit bouillait de questions, se tourna vers sa mère installée devant une grande flambée de bois mort.

– Comment affirmera-t-on la particularité d’un peuple de femmes guerrières ?

Le regard perdu parmi les étoiles, Lysippé soupira devant l’ampleur de la tâche. Elle refusa pourtant de douter. Le sang dans ses veines charriait une volonté nouvelle, décuplée par la certitude d’Aphrodite en la justesse de sa cause.

– Je l’ignore, ma chère fille, aurais-tu une idée ? La déesse nous demande de délivrer les femmes, aussi notre nom devra inspirer la peur aux hommes, ne pas leur permettre de croire en la possibilité de nous asservir.

– Réfléchis bien, petite sœur, s’amusa Hélène rejoignant le feu de camp, voici une mission d’importance.

Danaé observa son aînée se défaire de l’armure encombrante. La clarté lunaire lui renvoya l’image d’une silhouette embellie par une blanche tunique de lin, au sein gauche dévoilé à la tradition des jeunes filles et aux cuisses nues selon celle des hommes. Le glaive fin à la taille de sa sœur ajoutait encore au mystère.

– La nature nous a gratifiées d’une poitrine remarquable, marque visible de notre féminité. Les seins charment Éros le dieu des plaisirs amoureux sans déplaire à Gaïa, la mère de tout ce qui est. Il serait aisé de marquer les esprits avec une telle source d’inspiration.

Hélène se laissa tomber sur la couverture avant d’enlacer Danaé avec tendresse.

– Te voici aussi avisée que belle, mon adorable sœur. Une poitrine possède le pouvoir de rendre les hommes affligeants de bêtise. Ton idée me plait.

Fatiguée d’une longue journée, Lysippé décida de mettre un terme à la discussion.

– Pourquoi pas, les seins sont aussi représentatifs de la vie. Notre peuple sera donc celui des Amazones. Tu dois dormir maintenant, ingénieuse Danaé, le chemin sera long.

 

Aphrodite abandonna Lysippé à son repos, consciente que l’expédition ne pouvait se comparer à une flânerie bucolique. La déesse se tourna vers sa sœur Artémis.

– Contrarier le dessein du terrible Hadès exigera du temps. Sauras-tu apporter ton aide à celles qui portent nos espoirs ? Me soutiendras-tu au conseil des dieux ?

– Je suis à la fois déesse de la chasse et des jeunes filles, je prendrai sans aucun doute du plaisir dans cette aventure. De plus, le comportement des hommes m’insupporte, tu connais mon ressentiment envers eux.

Aphrodite le savait. Sa sœur avait obtenu de leur puissant père de pouvoir conserver sa virginité, non par chasteté mais par aversion pour le mariage. L’alliance entre la déesse des jeunes filles et la déesse de l’amour allait s’avérer précieuse à soutenir Lysippé dans sa quête.

– Le moment venu, s’amusa Artémis, certains avantages subtils raviront mes sens.

– Fais attention, prévint Aphrodite. Solliciter par vanité les faveurs de Lysippé ou de ses filles détruirait nos espoirs, une pareille faiblesse servirait la puissance d’Hadès. Oublie donc les plaisirs de la chair un instant, concentrons notre attention sur l’essentiel de leur tâche.

– Sois rassurée, tes protégées n’ont rien à craindre de moi.

La déesse de l’amour observa de nouveau le petit groupe avec attention.

– Les voici installées pour la nuit. Nous devons rejoindre le conseil.

– Notre frère Arès en sera ? demanda Artémis d’un ton égal. Le roi de Thèbes et le régent de Kastanas se disputeront ses faveurs dans la bataille à venir.

– Je ne peux te répondre, reconnut Aphrodite résignée. Le dieu de la guerre est avare de confidences, ses desseins sont souvent obscurs.

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Belle page de la  mythologie grecque.

Merci Orchidée

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Merci à toi, codem. La suite dans quelques jours.

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Invité

Tu seras peut-être la première à me faire aimer la mythologie grecque. ;)

 

Merci Orchidée pour ce début captivant.

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Des personnages de la mythologie grecque et un style d'écriture tirant sur l'homérique, mais une histoire bien à moi. Alors oui, chère Calista, j'espère te séduire par mes mots.

Plein de bisous humides pour ce week-end, ma belle.

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Invité

Merci ma douce, je ne doute pas que je vais être captivée par tes mots et par les images qu'ils véhiculent.

 

Doux baisers sucrés ma douce Orchidée. Bon We

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Bon ben voilà, tu incarnes bien ce que je préfère ici : la chance de découvrir des textes ahurissants, des auteurs talentueux qui s'ignorent plus ou moins, des sensibilités qui me sont étrangères. Chapeau bas.

J'adore...

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Les filles de la lumière 2 – Première rencontre

 

– Voici la première difficulté, maugréa Lysippé, le regard sur la montagne, nous franchirons le col des Ménades cette nuit.

Après son départ de Kastanas, la troupe avait traversé une suite de plateaux verdoyants et de collines boisées au rythme léger des montures, jusqu’à contourner cinq jours auparavant la grande cité qu’on ne nommait pas encore Amphipolis. L’ascension des contreforts escarpés du Pangée avait ensuite permis d’éviter les garnisons installées près de la mer Égée.

– La piste n’a rien de rassurant ce soir, mère, s’inquiéta Danaé incapable de distinguer le col depuis leur position. Il vaudrait mieux partir au lever du soleil.

– Fais-moi confiance, ma fille, chevaucher cette nuit nous permettra d’atteindre la Thrace demain. Nous resterons ainsi invisibles à la vue des patrouilles, l’alerte a certainement été donnée à Kastanas.

– Le passage sera difficile dans l’obscurité, avertit Hélène à l’instant d’enfourcher sa monture. Je vais prendre la tête.

– Va mon aînée, concéda Lysippé avec calme, nous n’aurons pas de véritable repos avant d’être à l’abri de l’autre côté du fleuve.

La petite troupe s’ébranla au pas mesuré des chevaux peu à l’aise sur le sentier rocailleux. Davantage préoccupée par la sécurité de ses compagnes de chevauchée que de satisfaire l’arrogance des dieux, Lysippé cessa d’embellir l’expédition des contes et des légendes dont ses filles se délectaient.

Les Amazones – elles estimaient déjà ce nom comme une marque de noblesse – prenaient les difficultés pour le gage d’une indépendance nouvelle, encore inconcevable quelques jours plus tôt. Aphrodite ne s’était sans doute pas intéressée à Lysippé par hasard.

 

Á l’approche du dernier sommet, Hélène prêta attention au moindre obstacle sur la piste. La passe ressemblait à un pont entre deux mondes. Des convois l’empruntaient chaque jour, chargés du minerai d’argent destiné aux caisses du régent. La princesse doutait de rencontrer une de ces caravanes de nuit, personne ne se risquait à défier la montagne après le coucher du soleil.

Le blé de Scythie débarqué sur les rives de la mer Égée et l’argent extrait du Pangée constituaient les seules richesses au nord de Kastanas. Aucunement découragés par les patrouilles de l’armée du royaume, les brigands laissaient peu de répit au peuple désabusé.

Soudain, au moment d’aborder une courbe serrée, Hélène tira imperceptiblement sur la bride de sa monture qui retint un hennissement rauque en ressentant la crispation nerveuse de la cavalière.

– Pourquoi t’arrêtes-tu ? murmura Lysippé.

– J’aperçois la lueur d’un feu de camp, mère. Et ces plaintes, les entendez-vous ? Nous ne sommes pas seules.

Dans le silence retrouvé à l’arrêt du chariot, les faibles cris amplifiés par l’écho prirent une dimension lugubre, Lysippé redoubla d’attention.

– Tu as raison, gronda-t-elle. Des caravaniers n’oseraient jamais établir un campement en ce lieu inculte. Seuls des fous auraient une telle audace, des inconscients ou des personnes mal intentionnées.

– Un berger sur la piste des pâturages a peut-être aidé des brebis à agneler, rassura Hélène, d’où la raison de son passage tardif.

Lysippé grimaça son désaccord. Les premières chaleurs de la saison annonçaient déjà la nouaison, les fruits gorgés d’une pulpe charnue durcissaient sur les oliviers. Une impression se fit forte dans sa poitrine.

– Ce n’est pas un berger, et notre chariot aurait déjà alerté une troupe régulière.

– Laissez-moi y aller, mère, s’impatienta la princesse avec conviction. Nous ne pouvons pas rester à parler toute la nuit.

Lysippé se pinça la lèvre inférieure en signe d’inquiétude. Son hésitation tranchait avec la détermination de sa fille.

– Il y aura certainement du danger.

– Ce moment devait venir, reconnut Hélène fataliste, nous le savions. S’il faut donner la mort pour passer, je la donnerai.

Depuis leur fuite de Kastanas, Lysippé préparait ses filles de son mieux. Elles devaient se tenir à chaque instant prêtes au combat. Néanmoins, aucune mère ne pouvait s’en réjouir sans appréhension ni remords. L’instruction aux arts de la guerre faite en secret, les princesses ignoraient tout d’une véritable confrontation face à un adversaire déterminé.

– Ce n’est pas un jeu, Hélène. Tu ne pourras pas te relever comme à l’entraînement en cas d’échec.

– Je sais, mère, je serai sur mes gardes.

La princesse abandonna l’arc en orme et se débarrassa de son encombrante cape de laine. La main ferme sur une longue lance appelée sarisse, elle pria son coursier de patienter d’une caresse sur l’encolure.

– Va, accepta Lysippé à contrecœur. Sois prudente, je t’en supplie.

Après un acquiescement de circonstance, Hélène se coula comme une ombre silencieuse le long de la paroi rocheuse. Elle disparut bientôt à la vue du groupe. Sa mère et ses sœurs se délestèrent aussitôt de leurs manteaux, puis s’engagèrent à la suite de la princesse dans la courbe, laissant les montures près du chariot sous la garde des suivantes.

 

À la lueur du feu presque éteint faute d’entretien, Hélène s’attacha à une vue d’ensemble de la situation. Six formes humaines somnolaient sous des couvertures, inconscientes de la présence. Deux mules et six chevaux se reposaient non loin du chariot. Les animaux et leurs maîtres restèrent impassibles. Des silhouettes, tassées les unes contre les autres au flanc de la montagne pour se protéger du froid vif, laissaient échapper une litanie de plaintes.

Attentive au moindre détail, la princesse s’approcha avec précaution. L’installation d’un campement de nuit sur la piste dangereuse, les émanations enivrantes d’un vin de mauvaise qualité, le ronflement irrégulier des silhouettes assoupies près du feu, les sanglots du petit groupe accolé à la paroi rocheuse, chaque élément trouva enfin sa place dans l’esprit torturé de l’observatrice. L’évidence la fit frémir.

« Par Artémis la déesse des jeunes filles ! Des marchands d’esclaves. » réfléchit Hélène écœurée par la pratique banale en ces temps anciens. « J’aurais dû m’en douter. »

Un hurlement au sein du groupe contre la paroi de la montagne roula soudain comme le grondement d’un orage, mettant un terme à sa réflexion.

 

Les hommes réagirent sans réelle coordination, deux moururent avant de saisir leur glaive. Le vacarme remplaça le silence, des cris de douleur arrachèrent la nuit à sa torpeur par dessus le fracas des aciers entrechoqués. Lysippé se précipita dans la mêlée aussitôt.

– Hélène ! s’écria-t-elle. Derrière toi !

L’esquive de la princesse permit à la mère de la rejoindre. L’engagement fut bref, violent. Les silhouettes des deux guerrières dos à dos se découpèrent bientôt au milieu des six formes humaines immobiles à leurs pieds. Lysippé s’efforça de retrouver son calme.

– Tout va bien ? Tu n’es pas blessée ?

Hélène raviva le feu d’un coup de pied.

– Non mère. Ces brigands dormaient, sans doute ivres. Regardez.

Lysippé suivit le doigt pointé de son aînée, sans se soucier des cadavres, jusqu’aux silhouettes contre la paroi rocheuse. Elle dégagea sa longue chevelure du casque.

– Ne craignez rien. Nous ne sommes pas des brigands.

Thémis se précipita vers les prisonniers, dont elle trancha les liens avec précaution.

– Par exemple ! s’exclama-t-elle à l’instant de découvrir la véritable nature des inconnus.

Quinze jeunes filles tremblaient de peur et de froid dans la nuit. La plus jeune n’avait pas douze ans, la plus âgée moins de vingt.

– Il faut habiller ces malheureuses, ordonna la princesse en couvrant les épaules d’une fillette affolée. Viens avec moi, je vais prendre soin de toi.

Rassurée par la gentillesse à son égard, la petite accepta de suivre Thémis jusqu’au chariot où Sypsô et Zelie s’affairaient déjà. Les autres leur emboîtèrent le pas. Désireuse d’instaurer la confiance, Lysippé se concentra sur l’essentiel.

– Approchez mes enfants. Venez vous réchauffer près du feu, prenez des fruits et du pain.

Les princesses s’activèrent sans précipitation dans le calme revenu. Des manteaux de laine furent distribués avec la nourriture, Hélène ramassa les armes des brigands et fit l’inventaire du chariot désormais propriété des Amazones.

 

La dernière passe du Pangée représentait à bien des égards une épreuve. Consciente du chemin à parcourir en compagnie de faibles jeunes filles, Lysippé refusa de précipiter le départ sans être rassurée sur leur état.

– Vous savez où vous menaient les brigands ? Parlez, vous êtes sous notre protection.

Les visages marqués d’une profonde détresse se tournèrent vers cette femme d’allure surprenante, son autorité naturelle inspirait confiance. Sypsô profita de la diversion pour panser des pieds maltraités par de longues périodes de marche sur la piste rocailleuse.

– Ils voulaient nous vendre aux contremaîtres des mines, rapporta la plus âgée.

– Où sont vos familles ? demanda la princesse surprise de la tristesse ambiante. Nous vous ramènerons à elles.

– Les brigands ont tué nos parents, continua la jeune fille au bord des larmes.

Lysippé observa les malheureuses, amère de ne pas avoir deviné l’étendue du drame. Aphrodite avait raison de vouloir changer l’ordre des choses ; naître femme s’apparentait à une fatalité depuis toujours. La rencontre dans la dernière passe du Pangée donnait un sens à sa quête.

– Nous allons vous amener en sécurité au prochain village, promit-elle avec certitude. De braves gens vous recueilleront. Comment te nommes-tu ?

Rassurée sur son proche avenir, la jeune fille ravala ses sanglots.

– Amapola.

– Ce n’est pas facile, mon enfant, murmura Lysippé à son oreille, mais tu dois te montrer brave. Ton courage soutiendra les plus jeunes. Tu comprends ? Nous dépendons les unes des autres désormais. Tu sais monter à cheval, je présume.

– Oui noble dame.

– Alors celui-ci est pour toi.

Amapola reconnut la force de caractère malgré la douceur de la voix. Elle saisit la bride tendue par sa bienfaitrice.

 

Les aînées enfourchèrent les montures inutiles aux brigands. Les moins robustes, enhardies par la présence rassurante de Lysippé, se hissèrent dans les chariots. Hélène pressa Thémis de prendre la tête de la colonne. À son côté, Amapola inspira la princesse.

Le long cheveu sombre ceint de l’habituel lacet de cuir, le visage lisse et les pommettes colorées, le menton délicat sous la bouche fine, la jeune femme rappelait à Hélène son amante abandonnée au palais de Kastanas. Elle aussi montait avec la légèreté d’une cavalière émérite, la tête haute mettant le buste en valeur ; une poitrine arrogante dont le souvenir hantait son esprit désormais.

Oui, Hermia lui manqua moins cette nuit en présence de la belle Amapola. « L’infidèle doit déjà se consoler à la couche d’Admète ou d’un autre courtisan. » sourit la princesse en son for intérieur, surprise de ne ressentir aucune jalousie. « Grand bien lui fasse. » Soudain, envahie par un doute, elle concentra son regard sur l’horizon nocturne.

– Désolée de te rappeler tes malheurs, mais une question me brûle les lèvres.

– Demandez, assura Amapola d’une voix rendue sereine par l’absence de danger.

– As-tu connu ces hommes dans ta chair ?

Dans l’attente d’une réponse, la princesse se surprit à prier les divinités, tant le viol lui apparaissait comme un crime des plus odieux.

– Par chance, l’appât du gain les poussait à garder intactes nos virginités. Aucun homme ne s’est jamais rendu maître de moi, j’en suis heureuse.

Hélène, un sourire de soulagement aux lèvres, dissimula sa remarque derrière un masque d’indifférence.

– À voir comment ces gredins s’étaient enivrés, la vigueur leur aurait fait défaut.

 

Rejointe par Lysippé en tête de la troupe, Thémis s’enquit de la volonté de sa mère sans relâcher son attention. Nombre de dangers se tapissaient dans l’obscurité à l’approche du col désormais visible. Le froid de l’altitude mordait les chairs malgré la protection des manteaux de laine, le ciel clairsemé d’étoiles se nourrissait de la chaleur de la terre.

– Un sort cruel attend ces jeunes filles dans le prochain village, les paysans les soumettront à leur volonté. Ne peut-on les emmener avec nous ?

– Je l’ignore, mentit Lysippé afin de contraindre sa cadette à une réflexion avancée.

– Bien des dangers les menacent, dans cette région ou en notre compagnie. Ici cependant, elles seront condamnées à la servitude. Nous pourrions au moins leur enseigner à se battre.

– Quelle est ta sentence ?

La princesse soupira en signe de réflexion. De son instinct dépendait sans doute le destin des quinze jeunes filles. Il lui fallait apprendre à maîtriser ses émotions.

– Aucune, répondit Thémis après une courte hésitation, ce choix ne nous appartient pas. Nous ne saurions avec honneur décider de leur avenir, c’est là le comportement des gredins et des rois iniques.

Lysippé savoura l’argument à sa juste valeur, l’éducation des princesses destinées à régner lui revenait en l’absence des habituels précepteurs.

– Tu as raison, ma fille. Alors nous allons les conseiller.

– Oui, ceci me semble sage.

 

Pendant ce temps, Hélène redonnait à Amapola la volonté d’espérer par un intérêt sincère.

– J’ai passé mon existence dans une ferme loin du monde. Je n’ai jamais rencontré un homme à part mon pauvre père et ces brigands.

Soudain, sa bouche parut sèche à la princesse.

– Une jeune fille de ton âge éprouve des désirs difficiles à refouler. Comment fais-tu ?

Amapola se fendit d’un sourire étonné. L’intime question ne réveillait aucun attrait, il permettait cependant de se raccrocher à la vie.

– Une jeune fille devine les choses plaisantes à Aphrodite. J’ai appris à les maîtriser.

– Tu m’intéresses, ma douce amie.

Amapola observa à son tour sa compagne de chevauchée, désireuse d’abréger la discussion troublante. L’attitude altière comme le luxe des vêtements prouvaient une place de choix dans la hiérarchie sociale, l’appartenance à l’aristocratie sans doute. Cela lui parut irréel.

– Pourquoi des femmes de la noblesse, dont l’une semble votre mère, voyagent ainsi de nuit sans escorte ? Seul le pays thrace vous attend au nord, aucune cité ne pourra vous offrir sa protection.

Le regard brillant d’Hélène investit celui de la jeune fille.

– Nous ne rejoignons aucune cité.

– Pardonnez mon impertinence, se contenta de remarquer Amapola devant la réponse évasive de la princesse. Je n’avais pas l’intention de vous manquer de respect.

– Il n’y a rien à pardonner. Malheureusement, je ne peux pas t’en dire davantage. Demain nous vous laisserons à l’abri dans un village dont nous ignorons tout. Tu devras mentir sur les circonstances de votre libération.

Malgré sa curiosité, Amapola admit la réserve prudente de sa bienfaitrice. La bravoure ne donnait aucun gage de survie en ces temps difficiles.

– Soyez tranquille, noble inconnue, personne n’apprendra votre présence par ma bouche.

– Ce n’est pas ma sécurité qui importe, mais la vôtre. Des hommes mal intentionnés vous arracheraient sans hésiter ces renseignements par la douleur. Et je t’en supplie, cesse de me parler comme le ferait une servante à sa maîtresse, releva la princesse soucieuse de redonner son sourire à la jeune fille. Je me nomme Hélène.

– Hélène ? s’ébahit Amapola après un temps de réflexion. La nièce du régent ? Vous devez sans aucun doute accomplir une tâche d’importance pour vous aventurer ainsi.

– C’est vrai, sourit la princesse avec malice. Mais oublie le protocole, considère-moi comme ton amie.

Malgré la pénombre, Hélène saisit l’enchantement dans le regard de la jeune fille et s’en délecta.

 

Tandis que Lysippé approchait de la frontière du royaume, Alphée se réjouit de la présence de Yara contre son flanc. À l’inverse des prostituées dans les maisons closes de Kastanas, les courtisanes avaient le choix de leur amant parmi les nobles de l’armée en campagne. Le reste du temps, ces filles vivaient sous le toit de leurs parents qu’elles entretenaient parfois grâce aux largesses du bienfaiteur qu’elles avaient suivi à la guerre.

Yara, intriguée par les dires d’une autre courtisane, avait jeté son dévolu sur le régent. Sa réputation n’avait rien d’usurpée, la virilité dans le creux de ses reins en témoignait. La jeune femme referma une main trop petite pour en faire le tour sur le membre énorme. Jamais elle n’aurait pensé voir un homme avec de tels attributs.

Alphée, blotti contre le dos de sa maîtresse, caressa les seins ronds avec volupté, les tétons s’allongèrent sous ses doigts. Souvent au palais il flattait ainsi la poitrine dénudée des filles pas encore unies à un époux. De leur fermeté dépendait souvent la grosseur de son érection, et Yara le comblait dans ce domaine.

Elle s’empala sur le pieu, une main sur le ventre de son amant pour retenir ce dernier. Un feulement rauque contenta le régent, sa concubine appréciait de se savoir remplie. Il la laissa mener le jeu à sa guise. La jeune femme caressa son bouton dont la sensibilité ne cessait de la surprendre. Cet attouchement particulier augmentait les sensations de son amant. Pourtant, elle cherchait son plaisir personnel, le sien viendrait ensuite. Yara se fit plus pressante sur son organe, savourant les ondes de chaleur dans son ventre.

L’homme s’activa, satisfait du comportement de la jeune femme. Elle s’était déjà donnée à lui dans la soirée, puis l’avait caressé jusqu’à répandre la semence sur ses seins et sur son visage, maintenant la beauté en redemandait. Parfois il doutait de la sincérité d’une concubine, mais pas cette nuit. Celle-ci prenait un véritable plaisir à le sentir dans ses chairs.

Yara se mordit la lèvre inférieure, et se laissa aller à un plaisir mitigé qui inonda son être d’une vague de chaleur bienfaisante. D’habitude elle aurait crié, pour contenter l’ego de son amant ou l’inciter à lâcher prise. Mais pas cette fois. Une idée l’avait effleurée, qui pouvait faire sa fortune.

– Retenez-vous, seigneur, souffla-t-elle en reprenant peu à peu ses esprits. Je vous réserve une belle surprise.

Alphée obéit dans un grognement, à la fois confiant et ahuri par l’audace. La concubine se dégagea aussitôt de son étreinte. Sous la lueur des torches de la tente, il l’observa s’agenouiller sur la couche, pencher le buste en avant, et écarter ses fesses, un doigt triturant l’entrée de son petit trou.

– Prenez-moi là.

Le plus résolu des éphèbes de Kastanas n’aurait pas mis autant d’ardeur à cette demande particulière face à une virilité aussi impressionnante. Sans doute le plus déterminé d’entre eux ne possédait pas une ambition suffisante.

Yara glissa deux doigts dans son intimité encore trempée, puis prépara son anus avec ses phalanges. L’excitation prit le pas sur l’appréhension. Cambrée à l’extrême, elle attendit le bon vouloir de son amant.

Le regard sur la croupe tant convoitée, Alphée enduisit son membre de salive jusqu’à ce qu’il soit luisant, puis il posa le gland à l’endroit voulu. Sa maîtresse retira ses doigts. Il força le passage sans à-coup pour ne pas faire mal, s’enfonçant lentement jusqu’à la garde.

Yara ouvrit la bouche et enfouit son cri dans l’oreiller. Elle s’efforça de se détendre pour que son cul accepte la pénétration hors norme. Habituée à la présence, elle entama un lent mouvement d’avant en arrière en se caressant une fois encore, comme si le fait de se toucher atténuait la douleur. Elle investit son vagin trempé et malmena son bouton en même temps.

D’abord passif, le régent ne put retenir longtemps son désir de posséder cette femelle. Les doigts crochetés aux hanches de sa maîtresse, il accéléra le rythme de la sodomie sans plus se préoccuper d’être brutal. Yara accompagna le va-et-vient de grognements sourds, offerte sans retenue. Une autre sensation que la douleur s’insinua en elle.

– Oui ! hurla soudain la concubine. Prenez-moi fort !

Alphée ne se fit pas prier, il précipita le mouvement, sensible aux doigts de sa maîtresse qui comprimait sa virilité à travers la paroi de son intimité. Yara vint à sa rencontre, prise de toutes parts. Il ne lui fallut pas longtemps pour se crisper, tétanisée par une jouissance aussi profonde qu’inattendue.

Le sexe comprimé, l’amant donna encore quelques coups de rein avant de se vider dans l’anus étroit, le souffle court et le regard brûlant de fièvre. Il embrassa le dos de sa maîtresse avec une tendresse qu’il ne se connaissait pas.

 

L’aube chassa enfin la nuit, la grande plaine remplaça les contreforts accidentés du Pangée, le haut massif de la côte orientale de ce qui allait devenir la Macédoine, dernier royaume du vaste monde reconnu civilisé par les Grecs. Le soleil rougeoyant se levait au loin sur les eaux grises du fleuve Strymon, frontalier avec le pays thrace, assez basses en saison chaude pour permettre un passage à gué.

La troupe s’arrêta sur ordre de Lysippé là où le chemin se scindait en deux. Quelques champs d’orge frémissaient sous la brise matinale, témoignage de la présence des hommes. La princesse prit ses filles à part. Zelie distribua des fruits à ses protégées, heureuses de pouvoir se reposer.

– Voici l’instant du choix. Non loin à l’ouest, celles qui le désirent trouveront un village dans lequel elles seront à l’abri. Les autres nous accompagneront au nord-est où l’aventure commence. Hélène, pourras-tu leur expliquer ? Il s’agit d’une décision irréversible. Aucun retour en arrière ne sera possible une fois le fleuve passé.

L’aînée considéra un court instant le groupe silencieux à l’écart. Beaucoup retrouvaient cet air hagard d’incertitude et de frayeur qu’elle leur avait connu au moment de les délivrer. Sa réponse murmurée n’en fut pas moins empreinte de gravité.

– Je saurai, mais leurs regards laissent deviner la réponse. Elles ont besoin à leur âge de s’en remettre à une autorité, or nous les avons délivrées cette nuit d’un danger mortel. Leur confiance se reportera naturellement sur nous.

– Fais pour le mieux, soupira Lysippé. J’aurais voulu leur accorder davantage d’attention, ce n’est malheureusement pas concevable de ce côté du fleuve.

Enfin Hélène alla s’adresser longuement aux jeunes filles, prenant soin de peser chaque mot, de répondre aux questions nombreuses, y compris aux plus déplacées. Le soleil montait haut dans le ciel dégagé quand la décision unanime fut prise, les quinze retrouvèrent la sérénité une fois encore.

– Thémis, ordonna Lysippé sitôt la petite troupe prête à se remettre en marche, pars en reconnaissance. Tu trouveras un lieu propice au repos, certaines ne supporteront pas d’avancer sous la forte chaleur du zénith.

 

Après une autre étape en terrain découvert, le campement à l’ombre bienfaisante d’un boqueteau de châtaigniers permit à chacune de reprendre des forces. Une douce brise chargée des effluves distillés par le fleuve Strymon proche nourrissait une herbe riche.

Les plus jeunes se rassemblèrent par instinct autour de Lysippé. Cette femme singulière paraissait soucieuse de leur offrir l’affection maternelle dont elles manquaient. Les autres se rapprochèrent des princesses selon leur âge, à la recherche d’un exemple à suivre, poussées par un juvénile besoin de reconnaissance. Zeus, dont les mots avait été rapportés à l’intéressée par Aphrodite, avait raison : les mortels se révélaient trop prévisibles. Lysippé devait trouver l’équilibre entre l’audace et la sagesse prudente. Elle se tourna vers ses filles.

– Sypsô et Zélie prendront soin de nos amies. Venez avec moi, vous trois.

Avec quinze faibles jeunes filles à protéger, les premières décisions devaient être prises sans attendre. Les princesses se rassemblèrent sous les regards intéressés au pied d’un grand châtaignier à l’écart.

 

– Hélène, tu seras en charge de l’éducation physique. À toi de fortifier les corps.

Là où la puissance musculaire manquait, l’intelligence de son aînée équilibrait la balance. Elle vainquait nombre de jeunes hommes à la course, en maîtrisait plus d’un à la lutte, et se montrait leur égale à porter des charges.

– Thémis, la plus douée d’entre nous dans ce domaine, tu les instruiras au tir à l’arc. Les archères sous tes ordres nous éviteront de nombreuses pertes au corps-à-corps, entraîne nos Amazones à la perfection. Les hommes regretteront bientôt de ne pas utiliser cette arme.

La maîtrise de soi permettait à sa cadette d’exceller dans le maniement de l’arc ; personne n’avait jamais vaincu Thémis en précision, ni dans sa rapidité à décocher.

– Danaé, déjà pourvue dans chacun des arts de la guerre, tu formeras des cavalières émérites. Comme toi, elles devront être à l’aise sur un cheval. La rapidité d’action deviendra la pièce maîtresse de nos engagements. Personne, à pied ou sur un char de guerre, ne pourra prévenir la puissance d’une attaque portée en plusieurs points.

Les princesses se plaisaient à entendre leur mère dicter ses premiers ordres de reine. Loin de l’asservissement infligé aux femmes de Kastanas sans distinction de naissance, l’idée d’un peuple de guerrières délivrées des entraves prenait forme dans leurs esprits.

– Moi-même, je les entraînerai au maniement du glaive et du bouclier. Le plus robuste des cuirs ne résiste pas au bronze savamment forgé manié par une main experte. L’intelligence, alliée à l’adresse, remplacera la force dans les combats à venir.

Lysippé jeta un rapide coup d’œil à travers la frondaison rafraîchissante, satisfaite d’avoir mis ses protégées à l’abri du soleil.

– Notre peuple tirera le meilleur du glaive, du cheval et de l’arc jusqu’à l’accomplissement de son destin. Ne vous y trompez pas, mes enfants, la liberté aura le goût du sang. Il faudra tuer sans remords ni pitié, sans en attendre aucune de nos ennemis. Nous exigerons beaucoup en échange de notre protection. Vous voici maintenant les princesses de la nation amazone. Je vous laisse reprendre quelques forces, une longue chevauchée nous attend.

Lysippé s’allongea et s’endormit, le rêve plein de batailles héroïques que sa condition de femme lui avait déniées jusqu’alors. Une fillette à la recherche de protection se recroquevilla dans son dos. Elle se retourna puis l’enlaça comme seule une mère savait le faire.

 

Aphrodite détourna le regard du petit groupe alangui sous la frondaison de hêtres et de châtaigniers pour s’adresser à la vierge farouche, ainsi nommée Artémis.

– Vois, ma chère sœur, Lysippé a déjà à cœur de préserver ses semblables. Cette femme ne soupçonne encore rien de son immense pouvoir. Nous devrons rester à ses côtés jusqu’à l’accomplissement de son destin.

– Certes oui, belle Aphrodite. Tu sais combien j’apprécie de courir les bois, mon arc à la main, avec pour toute parure un carquois en bandoulière. Celles-ci recevront mes conseils au détour de mes promenades.

La déesse des jeunes filles soupira du plaisir d’ourdir une alliance au cœur même de l’Olympe. Zeus paraissait avare de raisons en interdisant de secourir les hommes, ou peut-être se réservait-il ce privilège dans le dessein d’assurer son pouvoir. La coalition en faveur des femmes amusait les dieux, certains refusaient de voir en elles des êtres capables de maîtriser les techniques guerrières. Artémis devina les avantages à tirer de la situation.

– Leur mission ne sera pas simple pour autant, poursuivit Aphrodite circonspecte. Lysippé aura besoin de temps avant de pouvoir confronter ses Amazones aux cohortes du terrible Hadès. Notre meilleur espoir est d’arriver à le distraire d’une manière ou d’une autre.

– Oui ma sœur. Ce fourbe court après ma virginité depuis longtemps. Sans doute devrais-je lui permettre de prétendre à quelque faveur, sans lui accorder bien sûr.

– Bien sûr, ma chère Artémis. Je n’oserais pas exiger un tel sacrifice de ta part.

 

Indifférente aux lointaines angoisses des déesses, Lysippé rappela ses consignes aux plus jeunes puis les avisa toutes de tactique guerrière.

– De nombreuses patrouilles sillonnent les berges, aussi le silence s’avère nécessaire. Nous devrons chevaucher longtemps après le passage à gué pour garantir notre sécurité, il n’y aura aucune pause avant la nuit.

Les Thraces querelleurs ne savaient pas encore s’entendre sous la bannière unique d’un chef, et les Grecs regroupés en grosses colonies éloignées les unes des autres ne cherchaient qu’à amasser des richesses. Lysippé voulait mettre à profit ce manque d’organisation comme la suffisance au service de son ambitieux projet.

– Traverse la première, Thémis, tu mettras la troupe sous la protection de tes flèches. Hélène, tu décèleras les dangers dans une eau peu profonde. Danaé t’aidera à faire avancer les chariots. J’assurerai vos arrières jusqu’à ce que vous soyez à l’abri de l’autre côté.

La troupe se mit en marche, malgré l’insolente puissance du soleil haut dans un ciel blanc. Hélène jeta un œil désabusé vers le berceau de son enfance, Thémis s’enchanta de partir à l’aventure, Danaé ne douta nullement du soutien d’Aphrodite à l’instant de solliciter sa monture. Lysippé observa la petite colonne avec une bienveillance particulière. Bientôt les eaux basses du fleuve Strymon mouillèrent leurs pas.

 

Le passage à gué se fit sans encombre, puis la troupe prit la piste du nord afin de prévenir une rencontre fâcheuse avec les armées d’un quelconque protectorat.

Au flanc droit de Lysippé dans le centre de la colonne, une toute jeune fille de onze ans au regard sombre chevauchait en silence. L’estafilade courant sur sa joue de l’œil au menton ne parvenait pas à l’enlaidir.

– Comment te nommes-tu, mon enfant ? demanda Lysippé d’un ton rassurant.

– Anyssia.

– D’où viens-tu ?

La petite se demanda pourquoi cette femme envisageait de partir vers l’inconnu. Une aura mystérieuse se dégageait de sa bienfaitrice, dont la gentillesse n’enlevait rien à la sérénité ni à une phénoménale impression de puissance.

– Mes parents tenaient commerce à l’entrée d’un village près de Kastanas. Des bandits sont arrivés il y a cinq jours, ils ont massacré ma famille. J’ai failli être tuée aussi, car le chef craignait de ne pouvoir me vendre à cause de ma cicatrice.

– Même ainsi tu restes jolie, affirma Lysippé sans mentir. Rien ne saurait flétrir ta beauté.

Anyssia esquissa un incertain sourire triste. Elle retint ses larmes pour la première fois depuis son enlèvement.

– Vous n’allez pas nous abandonner ou nous vendre loin de la contrée de notre naissance ? demanda la jeune fille par acquis de conscience.

– Sois rassurée, ceci n’arrivera pas. Nous allons fonder un royaume dans lequel chacune d’entre vous trouvera sa place. Je vous protègerai comme mes propres enfants. Comme elles, vous apprendrez à affronter les dangers de l’existence. Sais-tu manier un arc ?

– Oui, répondit Anyssia soudain intéressée au point d’en oublier ses malheurs. Je m’entraînais chaque jour derrière la maison avec ma mère.

– Bien, ma jeune amie. Tu deviendras une belle et farouche Amazone, tes adversaires te craindront.

La tête droite, Anyssia laissa s’évaporer son chagrin dans la chaleur de l’après-midi. Le soleil accabla bientôt les plus fragiles. Pressée de s’éloigner du fleuve Strymon au plus vite, Lysippé n’ordonna aucune pause.

 

Heureuse de rompre la monotonie de l’expédition, Thémis se concentra sur la conversation entre Hélène et Amapola. Sa sœur trouvait sans aucun doute la jeune fille à son goût, celle-ci se laissait apprivoiser.

– Une nation de femmes ne peut se concevoir. Je ne vois pas comment se faire ensemencer sans subir l’homme dans sa chair.

– Aphrodite le souhaite, elle nous montrera le moyen de concrétiser son dessein. Pour ma part, jamais un homme ne me touchera, affirma Hélène.

– Tu souhaites donc devenir prêtresse d’Artémis ? concéda Amapola avec respect. Ainsi tu pourras conserver ta virginité.

Thémis sourit en silence, intéressée d’entendre par quelle astuce sa sœur allait se dépêtrer de la situation. Sans attirance particulière pour ses congénères, elle s’amusait cependant de connaître la source d’inspiration qui donnait à une femme le pouvoir d’en séduire une autre. Hélène haussa les sourcils.

– Prêtresse d’Artémis ! Certes non, ma chère Amapola. Je désire aimer et être aimée en retour. Me trouves-tu à ce point repoussante pour vivre enfermée dans un temple ?

– Oh non ! Mais tu refuses de te donner à un homme, alors je ne comprends pas.

– Selon toi, deux femmes ne pourraient-elles pas éprouver des sentiments l’une envers l’autre, jusqu’au désir de partager ces choses dont tu me parlais cette nuit ?

Amapola rougit sans pour autant songer à fuir.

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Très joli récit, très prenant et agréable à lire 

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Plein de délicatesse et d'érotisme.

Une très bonne page de lecture ... A suivre  !

J'aime beaucoup !

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Invité

C'est magnifique et ça va être dur d'attendre à chaque fois la suite, car quand on aime on veut dévorer les pages, tout de suite, là, maintenant !

 

Bisous ma douce et merci pour ce délicieux moment de lecture

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Comment ne pas répondre favorablement à vos gentils encouragements ! Car à mon plaisir d'écrire, vous ajoutez de bien belle manière la joie d'être lue.

J'essaierai de vous surprendre, ne serait-ce que pour apprécier vos commentaires.

Bisous à toutes et à tous.

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Cette histoire commence de belle façon:

un récit limpide

un sujet captivant

des personnages attachants

un érotisme instillé avec une grande douceur

Merci Orchidée de ces belles pages

 

Bises

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Demain étant férié, et la météo prévoyant à cette occasion le retour des nuages, j’accède à certaines demandes. Voici donc le troisième volet d’une poignée de femmes décidées à montrer que le sexe faible sait être fort.

Et comme en ce mois de mai revient le temps de la gay pride, je vous dirai une phrase que j’ai sortie lors d’un de mes premiers défilés : heureusement que toutes les Amazones ne sont pas lesbiennes, mais toutes les lesbiennes se doivent d’être des Amazones.

 

Les filles de la lumière 3 – Le village des veuves

 

Lysippé avait choisi d’emprunter la voie du nord. Une chaîne montagneuse, en bordure de la contrée qu’on ne nommait pas encore Bulgarie, s’étendait du mont Ostra à l’ouest au rivage de la mer Noire à l’est. L’austère bande de terre offrait peu d’abris à des habitants repliés sur eux-mêmes contraints à une difficile vie de labeur, hormis quelques villages isolés.

La colonne progressait dans la fraîcheur relative du matin, l’après-midi étant consacré à l’entraînement guerrier et aux exercices physiques. Puis, après une seconde étape en fin d’après-midi, les Amazones dressaient le campement pour la nuit. Les instants de détente autour du feu servaient alors à resserrer les liens, aussi à rassurer les plus jeunes.

Bergères délestées de leur troupeau ou paysannes en deuil, quelques femmes rencontrées au hasard rejoignirent la petite troupe. Ces condamnées à une mort solitaire trouvèrent une opportunité de forcer le destin. Vingt-et-une avaient traversé le Strymon, elles se comptèrent trente-deux à l’aube du douzième jour.

– Hélène ! s’époumona Lysippé d’une voix claire après avoir ordonné un arrêt impromptu. Rejoins-nous en tête de la colonne.

Thémis sourit, les intentions de son aînée se précisaient au sujet d’Amapola. Cependant, la princesse n’en continuait pas moins d’exiger la discipline avec tact à l’entraînement physique. Les corps jeunes et sains acquéraient ainsi la puissance dans le geste et la résistance à l’effort. Les esprits en sortaient sans conteste raffermis.

De jour en jour, sa cadette s’affirmait comme une meneuse. Son aura grandit au point que les proches d’Hélène, Amapola exceptée, se tournèrent vers elle dans l’attente de ses conseils. Chacune s’appliqua à progresser avec le désir de la contenter.

Danaé se montrait à la hauteur des espoirs de sa mère. Les cavalières apprenaient à tirer le meilleur de leurs montures. Les chevaux eux-mêmes prenaient goût à l’exercice, sachant leurs efforts récompensés par des fruits dont ils raffolaient.

De loin assignée à la tâche la plus ingrate, Lysippé usait de patience afin d’enseigner le maniement du glaive. Ses leçons dispensées avec sagesse n’en rebutaient aucune.

– Me voici, prévint Hélène accompagnée de l’inséparable Amapola. Un souci, mère ?

– Tu ne sens donc rien ? s’étonna Lysippé. Thémis, profite de ton agilité pour aller voir.

La princesse dévala sans hésiter la ravine d’où montait une sinistre odeur qui tourmentait un air chaud d’habitude saturé du parfum des fleurs et des conifères.

 

Le visage de Thémis à son retour exprima un dégoût à la hauteur de la pestilence. Sa voix trahit son émoi tandis qu’elle pressa le pas vers le premier chariot.

– Quelle horreur ! grimaça-t-elle. C’est un ossuaire, des corps de pauvres paysans entassés sans aucun égard. J’ai vu des hommes, des vieillards, aussi des enfants, mais pas une femme ni aucune jeune fille.

La princesse se dévêtit avec précipitation comme si le lin sur sa peau hâlée était devenu brûlant, puis elle se recouvrit d’une tunique propre. La puanteur du charnier en contrebas s’estompa à peine. Le soleil haut dans le ciel clair, la chaleur rendait l’air irrespirable.

– Sans doute la triste besogne de brigands, avança Lysippé perplexe. Je ne comprends pas pourquoi les corps ont été dissimulés. Le village doit se trouver plus loin sur la piste.

Thémis dévisagea sa mère d’un regard audacieux, vide de toute peur.

– Laissez-moi y aller. Je vous avertirai d’un danger.

Comme dans la passe du Pangée quelques jours plus tôt, le chemin unique ne permettait pas de contourner les obstacles, la troupe devait continuer.

– Sois prudente, soupira Lysippé. Nous serons derrière toi pour te soutenir.

 

Le large sentier serpentait entre la muraille rocheuse d’un côté et une vallée encaissée de l’autre. Des corps de ferme de loin en loin jouaient le rôle de sentinelles fantomatiques dans un décor disparate d’ocres bandes de terre et de maigres verts pâturages. Seules les chèvres éprouvaient un certain plaisir à subsister dans une semblable désolation.

Le convoi rejoignit Thémis à quelques pas du coude dessiné par le chemin autour d’un piton abrupt. Son coursier entre les rochers se délectait de quelques pousses sèches, attendant un ordre de sa cavalière.

– On a une vue du village par-dessus ce monticule, en fait une quarantaine d’habitations placées de chaque côté du sentier. Six brigands en armes disputent les quelques femmes aventurées hors de chez elles.

La situation s’éclaircit dans l’esprit de Lysippé, sa colère ne surprit personne.

– Les gredins se sont établis, voici pourquoi les autres ont été assassinés plus loin. Ils extermineront les femmes une fois les garde-manger vidés et leurs instincts assouvis.

– Que fait-on ? demanda Hélène dont la main se raffermit sur la poignée de son glaive. Plusieurs malfaisants s’amusent peut-être en ce moment dans l’une ou l’autre des maisons, la moindre erreur signifierait la mort pour des villageoises.

Malgré leur jeunesse, le manque certain d’expérience, les jeunes filles réagirent sans précipitation. Elles préparèrent les arcs en silence, prêtes à intervenir sur ordre. L’impression de puissance qui auréolait leur reine, comme elles la nommaient avec affection, les poussait au dépassement de soi.

Les garçons grecs étaient instruits aux arts de la guerre dès l’âge de sept ans, les filles étaient assignées aux corvées bien avant. Elles n’avaient pourtant aucune qualité à leur envier selon les dires de Lysippé. Néanmoins, l’Amazone comprit le danger d’affronter l’ennemi de face avec une troupe, certes décidée, mais sans aucune expérience. Elle se refusa surtout à exposer des enfants.

– Nous devons surprendre les écorcheurs sans leur laisser le temps d’organiser la riposte.

Sur un signe de Thémis, trois jeunes filles de l’âge de son aînée la rejoignirent. La dureté des regards dans les visages fermés exprimait la détermination.

– Nous pouvons prendre place sur les rochers au-dessus du village pour tirer à coup sûr. Les hommes seront à portée de nos flèches. De plus, aucune armure ne les protège.

Lysippé sourit, un plan germa dans son esprit à vif.

– Bien ! Tes sœurs et moi, nous allons les distraire un peu. Attaquez quand vous verrez mon glaive. Tirez pour tuer, ces sauvages ne méritent aucun respect. Danaé, accompagne-les et reviens quand la nasse sera refermée, nous coordonnerons nos actions.

 

– Où vas-tu ainsi, ma jolie ? demanda le bandit à Hélène, nue jusqu’à la taille à l’entrée du village.

Trois autres assis par terre oublièrent leur partie d’osselets, ancêtre du jeu de dé. Ils rejoignirent leur compagnon surpris par l’étrange apparition. Aussi dévêtue qu’Hélène, Lysippé se porta à la hauteur de sa fille. Le fait d’avoir déjà abusé des femmes dans le village retint les brigands de se précipiter devant l’aubaine.

Insolite à bien des égards, le comportement des Amazones servait à contenir les hommes dans l’expectative ; le jeu de la séduction obéissait d’abord au rituel de l’observation. Danaé apparut à son tour, puis commença un lent déshabillage.

– Par tous les dieux ! rugit un bandit devant la surprenante beauté de la princesse.

Le hurlement d’animal en rut attira d’autres hommes hors des maisons. Lysippé s’ingénia aussitôt à anticiper la moindre réaction des onze brigands abasourdis, la vanité rendait leurs gestes prévisibles. Mettant à profit la fascination exercée par la grâce de sa fille, l’Amazone dégagea son glaive de sous sa tunique, aussitôt imitée par Hélène.

Sur le piton rocheux en surplomb de la piste, Thémis et ses compagnes avaient pris le temps de s’attribuer leurs cibles. Les flèches percèrent les chairs à peine protégées des pillards. Deux hurlèrent, deux autres tombèrent sans un cri ; cependant, les quatre ne purent retenir un dernier souffle de vie dans les poitrines oppressées.

Leurs complices se dévisagèrent un instant, au comble de la stupéfaction, incapables de comprendre la nature de l’agression. Aucun n’aperçut la princesse sur sa position en hauteur. L’indécision leur fut fatale, une seconde volée cloua quatre autres hommes au sol.

Obligés à une réaction tardive, les survivants tentèrent de trouver une infime chance de salut dans la fuite. Les archères sous les ordres de Thémis les privèrent de cette opportunité, aucun brigand ne devait sortir indemne du bref affrontement. Hélène remisa son glaive au fourreau, puis appela les jeunes filles restées à l’abri en arrière sur le chemin.

 

Lysippé refusa de s’accorder un répit avant d’avoir visité chaque maison à la recherche de gredins embusqués. Ce faisant, elle rassembla les villageoises. Les regards fiévreux, hagards, laissaient apparaître la surprise et le soulagement devant les corps sans vie, desquels Thémis s’appliquait à retirer les flèches.

– Je me nomme Lysippé ! rassura l’Amazone d’une voix haute et distincte. Vous n’avez plus rien à craindre, Aphrodite elle-même m’a menée à vous.

Les habitantes se concertèrent, la peur se dissipa au profit de maigres sourires désabusés. Leur condition difficile en cet instant ne permettait pas d’envisager l’avenir sans la présence des époux et des enfants assassinés. L’une d’elles s’approcha par curiosité.

– Qui êtes-vous, généreuse dame, pour amener une troupe composée de femmes dans notre village négligé des divinités et abandonné par les mortels. Aphrodite doit viser un dessein bien surprenant pour vous envoyer à nous dans un moment aussi sombre.

Avec la franchise indispensable à l’accomplissement de sa tâche, Lysippé raconta son histoire sans rien embellir ni taire de la stricte vérité. Sa maîtrise de l’art délicat du récit séduisit la soixantaine de villageoises entre quinze et quarante ans.

– Je serai heureuse d’accueillir les volontaires, poursuivit Lysippé, je leur promets attention et respect. En échange, elles enrichiront notre royaume de leurs connaissances. Là où nous allons, il faudra créer un monde de toutes pièces et d’un seul tenant à la fois. De l’école à l’artisanat, de la construction au négoce, de l’agriculture à la forge, chacune pourra exprimer sa valeur. Suivez-moi, je vous affranchirai des contraintes de la servitude.

Une incrédule exprima la pensée collective.

– Un tel royaume ne peut se concevoir, sans vouloir vous offenser. Les dieux ensemenceraient-ils nos ventres pour en assurer la descendance ? En outre, nous n’avons pas la force de composer l’armée indispensable à notre protection.

Lysippé soupira devant l’ampleur de la tâche, convaincre ces femmes relevait du défi. Les brigands les avaient pourtant privées du moindre espoir de survie avant l’intervention des archères de Thémis.

– Aphrodite en temps nécessaire apportera sa réponse à ta première question. Quant à la seconde, les dépouilles de ces écorcheurs témoignent d’elles-mêmes.

Une rumeur enfla dans les rangs des villageoises.

– Nous aimerions vous croire, s’indigna l’incrédule, mais vous exigez l’impossible.

– Tu ne connais rien de l’étendue de tes capacités, soupira la reine au bord de l’agacement, laisse-moi te le prouver. Pousse donc ce rocher dans le ravin.

Oubliant le murmure de ses congénères, la femme observa entre deux maisons le gros bloc de calcaire pointé du doigt par Lysippé ; celle-ci tenta de provoquer une réaction d’orgueil.

– Qu’attends-tu ? Si la vie de tes semblables en dépendait, tu les laisserais mourir ?

Défiée, la villageoise tenta de bousculer le rocher sans tricher. Tous ses muscles bandés à l’extrême ne suffirent à le faire vaciller, ses efforts l’épuisèrent rapidement.

– C’est impossible, grogna-t-elle en peinant à retrouver sa respiration. Aucune d’entre nous ne le peut. Même vous ne sauriez y parvenir sans aide.

Lysippé resta de marbre, prouver ainsi sa supériorité ne lui était d’aucune utilité. Son ambition était d’inciter ces femmes à regarder au-delà du visible, à prendre conscience de leurs forces véritables.

« Elles doivent me suivre par choix, non par obligation, ou rien ne sera possible. Alors le royaume des Amazones restera une utopie. » médita la reine dans un soupir.

– Comment te nommes-tu ?

– Néphélie, répondit la villageoise.

– Accorde-moi dix jours, Néphélie, je te démontrerai ton erreur. Tu feras tomber ce rocher avec tes incertitudes dans sa chute. Les dieux n’exigent jamais l’impossible des mortels.

 

La troupe installa ses quartiers dans le village. Les femmes et les filles réparties dans les habitations par affinité, rien ne leur fut imposé sinon de suivre un entraînement sous l’égide des princesses les jours suivants, afin de raffermir les corps et de vivifier les esprits dans la maîtrise des gestes guerriers. La halte imprévue, au lieu de retarder Lysippé, permit de gagner un temps précieux.

Les habitantes prirent goût aux exercices avec une énergie grandissante amenée par le besoin d’oublier l’horreur subie, aussi par le désir de survivre commun à des personnes jeunes. Le sang dans leurs veines bouillait de ressentiment, Lysippé se plut à transformer cette aigreur en fierté.

Le village des veuves évolua en un lieu grouillant de vie. Un respect mutuel naquit entre toutes, libérées des vulgaires considérations d’âge ou d’origine. Chacune se sentit bientôt à sa place au sein du groupe, mue par le besoin d’appartenir à une famille unie. Les liens tissés augmentèrent la cohésion et lui conférèrent la puissance du mortier qui scellait les pierres taillées des plus grands édifices connus.

Quelques-unes se surprirent parfois elles-mêmes à rire de rien ensemble, d’autres à faire plaisir en raccommodant pour une inconnue la tunique déchirée, ou encore à réconforter une âme en peine. Il en fut tout autre entre Hélène et Amapola. Ces deux ressentaient le besoin de s’isoler sitôt le soleil trop bas pour l’entraînement. Un sentiment était né entre elles depuis la passe du Pangée, leurs cœurs battaient à l’unisson d’une tendre pensée. Personne ne tenta de se révolter face à l’acceptation silencieuse de la situation par la reine.

 

Un soupir affecté flatta l’oreille d’Hélène allongée dans le dos de son aimée. Toutes les deux partageaient une petite remise de la maison de Néphélie convertie en chambre. Elles s’y retiraient depuis quatre jours dans l’attente du repas pris en commun avec leur hôtesse et le reste de la famille royale.

– Tu as froid ? demanda la princesse inquiète du tremblement de la jeune femme nue dans ses bras.

Elles venaient comme à l’accoutumée de se laver l’une l’autre de la poussière accumulée lors de l’exercice, et se laissaient sécher sur la paillasse recouverte d’un drap de lin. Amapola se libéra de l’étreinte et se tourna sur le dos sans répondre, les traits marqués par une sévérité inhabituelle. Hélène sentit son cœur s’emballer. Ce regard ne lui était pas étranger, elle l’avait remarqué chez certaines femmes prêtes à succomber. Le tourment de son amie reflétait une certaine frustration impossible à ignorer.

– Fais de moi ton amante, supplia Amapola, maintenant.

 

Encore hésitante, la princesse contempla le corps offert sans fausse pudeur, les seins ronds aux petites aréoles sombres, la peau du ventre piquetée ça et là de perles de sueur, le nombril profond, la toison sombre entre les cuisses pleines légèrement écartées. Elle aurait pu admirer l’éclat de la nudité toute la nuit, silencieuse et immobile, mais le souffle impatient d’Amapola la ramena à la raison.

Hélène suivit d’un doigt la courbe d’un sein jusqu’à en toucher la pointe, provocant une réaction d’orgueil. Les yeux pleins de promesses, décidée à ne rien brusquer, elle effleura la taille jusqu’à une hanche pleine puis palpa le ventre tendu par le désir.

Amapola gémit. Sa chair réclamait l’exubérance, brûlante de savourer ce rituel qui devait faire d’elle une femme accomplie. La bouche dans son cou lui arracha un premier frisson de volupté.

Incapable de se contenir davantage, Hélène lécha la gorge de son amante avec avidité, se régalant du velouté de la peau. Sa bouche traça des sillons humides jusqu’à la poitrine. Elle s’attarda sur un sein et mordilla le téton entre ses lèvres. Ses doigts affolèrent l’autre d’une caresse adroite. Un soupir ému de son aimée l’incita à l’audace.

Amapola ne chercha ni à comprendre ni à se défendre, simplement heureuse de ressentir l’étrange émoi. La langue et les mains révélaient chacun des endroits sensibles de son corps, les fêtaient. Elle se sentait enfin prête à être sacrifiée sur l’autel de la volupté.

Hélène s’enhardit d’une main dans la toison drue tandis que l’autre caressa les seins avec fermeté, sa langue titilla le nombril sans s’y attarder. Elle porta enfin les lèvres au calice. La senteur épicée flatta ses narines.

Amapola ouvrit les yeux, surprise par l’audace de son amante, incapable de retenir un râle de bonheur. Plus rien n’importait en cet instant que la main sur sa poitrine, la langue dans son intimité, et cette sensation extraordinaire.

Hélène fouilla la grotte, poussée par le désir de faire sienne sa tendre amie, de lui offrir ce plaisir des sens. Le miel coula dans sa gorge, qu’elle déglutit avec avidité. D’un doigt agile, l’amante accomplie malmena le petit bouton de chair.

– Assouvis ma soif par ton nectar, jubila la princesse, je veux savourer ta jouissance.

Pâmée sous l’hommage particulier, Amapola se perdit dans une multitude de sensations inconnues. Jamais le volcan qui sourdait dans ses entrailles n’avait autant menacé, même avec les caresses qu’elle avait appris à maîtriser pour le bonheur d’Aphrodite. La langue perdue dans ses chairs et le doigt sur son bouton lui procuraient un émoi indicible. Pourtant, ce furent les paroles de son aimée qui provoquèrent son extase.

La raison déserta son esprit. Plus rien n’exista que ce plaisir d’une intensité remarquable. Sa jouissance exprimée dans une longue plainte rauque la tétanisa, le corps arqué.

Heureuse de ressentir les spasmes de son amante, Hélène s’abreuva à la source jusqu’à la tarir, jusqu’à ce que le plaisir d’Amapola devienne douleur. Alors elle glissa sur le corps de son aimée, s’attarda sur sa poitrine le temps de la cajoler encore, puis investit de la langue la bouche accueillante.

 

L’épouse en Thrace ordonnançant son long périple au-delà du monde connu des Grecs, l’époux sillonnait sur son char de guerre la grande plaine de Thessalie. Le roi Zenios refusait de prendre parti, toutefois acceptait-t-il de laisser passer sur ses terres l’armée de Kastanas prompte à défier la toute puissance de Thèbes, la cité de ses voisins les Béotiens. Rassuré par les oracles, le régent menait ses troupes avec habileté. Il désirait préserver la fraîcheur des huit mille guerriers à sa suite afin de les maintenir aptes au combat.

L’arrivée inattendue du messager sur la piste de Kastanas contraignit les fantassins à lui laisser le passage. Le cavalier apaisa sa monture blanche d’écume à cause de la chevauchée effrénée à hauteur du char de guerre.

– Pamphile ! J’ai un message de la plus haute importance à te transmettre.

– Parle ! hurla le général contraint à l’arrêt, aussitôt rejoint par le régent. Pourquoi as-tu galopé ainsi ?

– La princesse Lysippé a disparu avec tes filles, reconnut le cavalier sans baisser la tête.

– Par les dieux, on a osé s’en prendre à mes nièces ! tonna Alphée rouge de colère face à Pamphile abasourdi. Combien d’espions de Thèbes avez-vous capturés ?

– Aucun, monseigneur, répondit le messager. Elles ont quitté le palais chargées de vivres et de vêtements. Des paysans les ont vues cheminer vers la Thrace en toute liberté avec deux servantes menant un chariot lourdement lesté. Des armes ont aussi été dérobées dans un entrepôt.

– C’est une coïncidence, raisonna Pamphile angoissé à la recherche d’une explication, le front couvert de sueur. Une femme ignore le maniement des armes.

Le régent renvoya le cavalier d’un geste d’agacement, puis ordonna à la troupe de reprendre sa progression.

– Sans doute, intervint Alphée menaçant. Je t’avais averti de ne pas trop négliger ton épouse. Je ne peux plus marier tes filles maintenant, c’est fâcheux. Nous tirerons cela au clair à notre retour.

 

Désireuse d’oublier sa fatigue, Néphélie remplit de vin fin le gobelet de Lysippé. Elle avait accueilli les princesses sous son toit avec la générosité propre aux gens simples, heureuse de partager ses maigres biens. Sans doute aussi la compagnie des étrangères lui permettait de profiter de ces instants sans se morfondre dans l’adversité.

– Noble dame, comment avez-vous deviné que nous étions en danger ?

– L’observation, mon amie. N’ayant trouvé trace d’aucune femme ni de jeune fille, je me doutais de votre malheur. Des marchands d’esclaves ne s’embarrassent pas à dissimuler les corps de leurs victimes, ils auraient laissé les morts sur place pour vous emmener sitôt leur forfait accompli.

Un voile de tristesse assombrit le regard de la villageoise. Malgré son désir de vivre, elle ne pouvait ignorer la menace des temps incertains.

– Où irez-vous après avoir quitté notre village ? La contrée trop miséreuse ne convient guère à la fondation de votre royaume. Il faudra cheminer longuement à l’abri des regards, les hommes verront en vous des proies faciles.

– Aphrodite me guide dans mes rêves, répondit l’Amazone sans forfanterie, notre terre est une vaste plaine aux confins à l’est du monde connu. Quant aux hommes, ils craindront d’affronter notre armée avant longtemps. Ne mets pas ma parole en doute, il a suffit de trois archères pour vous libérer du joug de onze brigands.

– Nous vous en remercions, mais notre sort est déjà scellé. Une femme endeuillée, comme je le fus il y a quelque temps, peut subsister en louant son labeur. Mais un village de veuves est promis à l’anéantissement. Des bandits viendront en grand nombre, autrement déterminés.

Le regard brillant, Lysippé lissa les longs cheveux noirs de Néphélie, elle dégagea le front haut sur le fin nez droit. Les joues pleines s’empourprèrent sous la douceur du geste.

– Les malheureuses livrées aux esclavagistes dans la passe du Pangée se torturent moins l’esprit, pourtant certaines sont encore des enfants. Les actions irréalisables à une femme, à dix ou à cent, deviennent possibles à mille ou davantage. Refuse la fatalité, mon amie, c’est ton pire ennemi. Tu dois convaincre tes compagnes de nous accompagner, nous serons invincibles en restant unies.

Néphélie releva la tête contre toute attente, subjuguée par la fermeté de l’étrangère. Son dessein de fonder un royaume n’avait peut-être rien d’une aberration.

 

Le soleil à peine levé dans le ciel du dixième jour, Lysippé contempla les femmes rassemblées pour l’exercice aux ordres  des princesses.

– Néphélie, clama-t-elle d’un air guilleret, je t’ai demandé à mon arrivée de bousculer ce rocher dans le précipice. Or un dieu a cru malin de coincer la bride de mon coursier dessous, me voici contrainte à marcher. Te sens-tu capable aujourd’hui de libérer cette pauvre bête ?

L’interpellée observa avec surprise le curieux phénomène. Elle douta aussitôt d’une intervention divine, Lysippé tenait à la mettre à l’épreuve. La villageoise refusa pourtant de courber l’échine face aux certitudes engendrées par sa vie antérieure. La bride avait été placée là par une mortelle, elle pouvait l’en défaire.

– Allons, mon amie. Ne tarde pas, ma monture va mourir de soif sous le soleil.

Touchée dans son orgueil, Néphélie observa les alentours avec un soin particulier. Elle fit rouler une grosse pierre à proximité du rocher avant de disparaître dans un appentis. Á son retour quelques instants plus tard, un long morceau de bois entre les mains, Lysippé approuva d’un œil averti. La villageoise pesa de tout son poids sur la perche de chêne rouge utilisée comme levier. Les encouragements de ses congénères soutinrent son effort. Enfin le morceau de roche dévala la pente. Elle tendit la bride à l’Amazone.

– Ce cheval est vôtre, il me semble. Merci pour la leçon.

– Je t’ai seulement permis de croire en toi. Mon dessein te paraît-il toujours insensé ?

– Non, répondit Néphélie sans détourner le regard brillant d’une étrange lueur. Vous avez raison.

Face à l’importance du moment, Lysippé invita les jeunes filles libérées dans le Pangée à se ranger derrière elle.

– Le moment est venu, nous partons.

Les villageoises incrédules se dévisagèrent, attristées de se voir abandonnées. Ces derniers jours, la présence rassurante des Amazones leur avait permis de supporter le poids de leur malheur. Aucune n’avait envisagé la séparation.

– Votre force demande à éclore, elle ne vous sera d’aucune utilité dans ce lieu perdu. Venez avec nous, la liberté au bout du chemin sera votre récompense.

Après un ultime moment de flottement, Néphélie se rangea au côté des Amazones. Celles-ci la congratulèrent.

– Je vous suivrai dans votre aventure, ma reine. Nous bâtirons ensemble ce royaume dont rêve Aphrodite.

Les villageoises observèrent un silence d’abord circonspect, puis hésitant. Une jeune fille de quinze ans échappa à sa mère, et rejoignit le groupe de Lysippé sans un regard en arrière. Un nouvel espoir la poussait de l’avant, loin de la servitude subie comme une fatalité. D’autres l’imitèrent bientôt, gagnées par l’euphorie. Enfin toutes suivirent son exemple. Lysippé s’enorgueillit de sa victoire avec pondération.

– Mes filles, je vous laisse ordonnancer notre départ, nous lèverons le camp demain. Prévoyez des vêtements chauds et des vivres en grande quantité, mais ne vous encombrez pas de futilités. L’Anatolie est encore loin.

Puis la reine se retira au calme dans une maison afin d’y concevoir quelques préceptes de vie commune destinés à devenir les premières lois coutumières du peuple des Amazones.

 

Le lendemain à l’aube, les femmes prirent la piste à cheval ou dans des chariots tirés par des mules. Bien des villageoises avaient eu trop peu de temps pour maîtriser l’art de la monte. En revanche, la plupart savaient manier un arc, non comme Thémis capable de chasser un oiseau dans le ciel, avec assez de précision cependant pour tenir à distance quelques hommes mal intentionnés. Les bras, tonifiés par les exercices sous les ordres des princesses, supportaient le poids des glaives et des boucliers sans trembler. Un entraînement régulier devait les faire progresser.

Lysippé laissa le commandement de la colonne à sa cadette, dont l’œil exercé s’avérait utile dans ces contrées sauvages qu’aucune civilisation n’avait encore assagies. Elle confia sa monture à la main experte de Danaé, et prit place dans un des chariots parmi les plus jeunes ravies de sa présence.

– Le chemin sera long, prévint-elle, je vais vous enseigner l’art de comprendre les inscriptions gravées sur les tablettes. Vous formerez ainsi l’élite de notre peuple le moment venu, un grand destin attend celles qui s’appliqueront.

– Ma reine, gloussa une jeune fille d’à peine douze ans au sourire enjôleur, on deviendra belle comme toi ?

Lysippé éprouva soudain une tendresse particulière envers ces jeunes dont le destin lui était confié. Elles l’appelaient « ma reine » comme des enfants auraient dit « ma mère », avec une même affection respectueuse. Lysippé devait, par la sagesse de ses décisions, ne pas décevoir tant d’espoir.

La déesse ne lui avait pas confié une tâche facile. Pourtant, son ancienne existence de princesse de Kastanas lui apparut méprisable en cet instant, les trésors du palais de son enfance avaient peu de valeur comparés à la liberté.

– Non ma chère fille, votre beauté dépasse déjà la mienne. Il vous reviendra de mener notre peuple au-delà de nos plus folles espérances.

Puis, continuant pour elle-même, Lysippé susurra : « Vous êtes belles, mes Amazones. Et l’homme qui cherchera à vous asservir d’une manière ou d’une autre devra craindre votre colère. Dans les âges futurs, tous se souviendront des guerrières qui soulevèrent les mondes de l’époque. »

 

Éole, fils de Poséidon, souffla dans sa bienfaisante sagesse une petite brise légère sur la contrée afin d’y maintenir une température agréable à la troupe.

Aphrodite observa la progression de sa protégée avec une émotion particulière. Zeus lui-même tournait dorénavant ses espoirs vers Lysippé pour s’opposer avec sagesse et bravoure à la volonté du terrifiant dieu des Enfers. L’Amazone tenait le destin de l’humanité entre ses mains.

– Saurons-nous l’aider à la mesure de l’enjeu, mon père ? demanda la déesse aux cheveux roux. Pourra-t-elle sauver le monde des mortels des vues de mon oncle Hadès ?

– Je l’ignore, répondit Zeus avec dignité, le royaume des Enfers n’est pas l’unique menace à peser sur les humains. Le pire des dangers vient sans aucun doute d’eux-mêmes, de leur orgueil insupportable. Maintenant, visite Lysippé. Tu dois lui dévoiler la vérité.

Le regard médusé d’Aphrodite chercha l’exemption dans celui ténébreux de son père.

– Est-ce nécessaire ? Selon son humeur, les répercussions peuvent s’avérer désastreuses.

– Certes oui, ma fille. Pourtant, la reine des Amazones doit connaître ses origines afin de ne pas douter de ses capacités. Celles-ci seront mises à contribution dans des circonstances extraordinaires. Je te charge de l’avertir.

Peu séduite, Aphrodite renonça pourtant à faire ployer son père le puissant Zeus, et partit en direction du campement. Il lui fallait agir avant l’aube.

 

Une fois encore la déesse apparut en songe à sa protégée, espérant ainsi tempérer une réaction prévisible.

– Zeus lui-même m’envoie, prévint Aphrodite en guise de justification. Ne me tiens donc pas rigueur du message que tu reçois pendant ton sommeil.

– Parle ! commanda Lysippé sans se départir d’un sourire. Tu me prives d’un sommeil nécessaire.

Le temps suspendit son cours au-dessus de la petite troupe endormie au pied d’un escarpement rocheux.

– Ne t’interroges-tu jamais sur l’étrangeté de ton caractère, de tes capacités à ordonner ? Une femme telle que toi devrait se complaire dans l’oisiveté d’un somptueux palais, mais tu préfères porter les armes.

Bien des réponses pouvaient convenir, l’intéressée douta de sa patience à les énoncer.

– Peu importe, maugréa Lysippé. Donne-moi la raison de ta visite.

– Je viens te révéler le secret de ta naissance, avoua enfin la déesse. Tu n’es pas princesse de Kastanas par le sang. Ta mère est la nymphe Harmonie, et ton père n’est autre que le dieu de la guerre, mon frère Arès.

La reine au fort tempérament refusa de se satisfaire d’une simple proclamation, émana-t-elle d’Aphrodite en personne. Néanmoins, la confidence justifiait l’attitude étrange des habitants de l’Olympe à son égard.

– Tu me dis fille de dieu et de naïade, mais ton frère Arès n’est pas venu lui-même me l’annoncer. Aurait-il honte de sa fille et préféré avoir un fils ? Ainsi, mon existence aura été une duperie. Vous êtes indignes de confiance.

– Mon enfant, il te fallait vivre comme une mortelle parmi eux afin de peser la menace présente. Avertie de tes origines, aurais-tu démontré autant d’ardeur à mépriser les lois iniques de ce monde ? Crois-tu une simple femme capable d’affronter les hordes d’Hadès ? Le dessein de Zeus méritait ce secret, je te le révèle aujourd’hui.

Encore en proie à l’irritation, Lysippé reconnut la valeur de l’argument. Celui-ci expliquait bon nombre d’évènements passés et présents.

– Celle qui m’a servie de mère au sein de la famille royale connaissait mes origines ?

– Oui, concéda Aphrodite. Galène s’est portée volontaire après avoir reçu la visite de Zeus en rêve. Mais son époux ne fut jamais mis dans la confidence.

Lysippé comprit enfin l’attitude de sa mère adoptive à son égard, sa détermination à lui faire enseigner en cachette le maniement des armes réprouvé par les pères. Jamais une fille ne bénéficiait, dans aucun royaume de Grèce, d’une éducation capable de lui offrir une opportunité d’indépendance.

– Quel est mon destin maintenant ?

– Poursuis ton chemin, commanda la déesse heureuse de la pondération retrouvée de sa protégée. Je te guiderai.

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Invité

Je commence à prendre goût à la mythologie grecque grâce à toi Orchidée. Merci pour ce magnifique chapitre.

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Les filles de la lumière 4 - Ceux du nord

 

 

Hélène calma sa monture d’un ordre sec avant de rejoindre un des chariots au centre de la colonne, dans lequel sa mère dispensait l’instruction aux plus jeunes. L’ignorance amenait l’asservissement, Lysippé ne pouvait ignorer ce précepte déjà assimilé par les souverains des mondes, raison pour laquelle ils choisissaient avec soin les bénéficiaires de l’éducation.

– Thémis cherche un lieu favorable à l’installation de notre campement, mère. Ce n’est guère aisé dans ces hauteurs avec les chevaux que nous avons achetés.

– Ils prouveront leur utilité, sois-en certaine, nous aurons bientôt besoin de nombreuses montures. Le temps des grands froids vient, soupira Lysippé à regret. La neige rendra la piste dangereuse et la nourriture difficile à trouver. Il faut quitter la montagne thrace sans attendre.

Hélène laissa errer son regard sur le décor de calcaire gris. Depuis plusieurs jours pourtant le vert des pâturages se faisait plus présent. La pente fléchissait à l’est, vers la mer Noire et au-delà vers ces contrées sauvages à conquérir selon la déesse Aphrodite, loin des murs de Kastanas et des protectorats de la grande Grèce.

– Vous avez raison, mère. Je n’aimerais pas devoir passer l’hiver sous la neige dans un des villages de la région, malgré la bonté naturelle des habitants. Le moral de nos troupes est encore fragile, certaines pourraient mépriser votre autorité ou renier notre cause.

– Cette éventualité ne m’effraie pas, rétorqua Lysippé sans prétention. Il nous faut trouver au plus vite une terre propice à faire de ces femmes l’armée disciplinée dont notre peuple a besoin. L’Anatolie, dans laquelle nous bâtirons la capitale des Amazones, se prêtera à cette exigence.

– Il me tarde d’y être, soupira Hélène. Chevaucher chaque jour m’épuise, j’apprécierai de laisser ma monture au pâturage afin de me dégourdir les jambes.

 

 

Cachée derrière un châtaignier, Hermione sentit son cœur s’emballer à l’approche de la troupe guerrière. La cavalière en tête ressemblait aux princesses décrites dans les contes de son enfance. Aucun homme n’escortait les femmes en armes, toutes vêtues de tuniques blanches dans un souci de ressemblance, à l’image de la force régulière d’un royaume.

– Comment est-ce possible ! se retint de crier la jeune fille angoissée par la soudaine apparition.

La présence des inconnues signifiait peut-être une menace, mais l’isolement dans la nature réduisait à néant ses chances de survie. De plus, son grand-père estropié représentait un lourd fardeau. Une évidence bouscula sa réflexion.

« Invoquer les dieux serait vain, notre sort dépend du bon vouloir de ces gens désormais. »

Dans un effort désespéré, Hermione soutint le vieillard du sous-bois qui leur avait servi de cachette jusqu’au sentier, et s’effondra devant la monture de Thémis. Le cheval tenta de se cabrer, aussitôt retenu par sa cavalière.

– Aidez-nous, implora la jeune fille avant de sombrer dans le néant de l’inconscience.

Les réflexes de l’Amazone jouèrent. Elle sauta à terre et se pencha sur les pauvres hères. Ses ordres distribués à la volée immobilisèrent la caravane.

– Les archères, tenez-vous prêtes ! Phèdre, va prévenir la reine. Demande à Sypsô d’apporter ses onguents. Certains ici ont besoin de ses talents de guérisseuse, continua la princesse pour elle-même.

Danaé se porta aussitôt en tête de la colonne, la prescience d’un danger l’habitait. La disposition des gardes en avant sur la piste garantit la sécurité.

 

 

La jeune fille ouvrit de grands yeux hagards sur le monde alentour. Elle paraissait émerger d’un mauvais rêve. Lysippé soupira d’aise.

– Grand-père ! gémit Hermione dans un souffle.

– Il se repose, rassura la reine, on en prend soin. Un grand malheur vous frappe, on dirait.

Hermione ne put retenir ses larmes.

– Plus qu’un malheur, un véritable fléau s’est abattu sur la contrée. Ces monstres sont arrivés en grand nombre, tuant sans distinction. Ils ne sont pas venus conquérir mais exterminer notre peuple.

Depuis toujours, la force brutale concédait à des mortels le droit d’user de vie ou de mort sur leurs semblables. Aucune intelligence à cela, ni d’ambition particulière, certains êtres opposés à l’évolution se contentaient d’assouvir une soif insatiable de destruction.

– Raconte-nous tout de ces barbares, demanda Lysippé dont le regard brillait de colère contenue. Nous retournerons si possible leur cruauté contre eux.

Sentiment étrange que la confiance, Hermione ressentit le désir sincère de cette femme de lui venir en aide. Elle narra le massacre de sa famille dans une ferme, les guerriers à la taille ceinte d’une fourrure et au visage peint, des hommes brutaux dont le comportement les faisait ressembler à des bêtes.

Lysippé reconnut dans la description les barbares du grand nord dont le nom signifiait « verseur de semence », ancêtres des Goths, marcheurs infatigables qui mangeaient le cheval au lieu de l’utiliser, dont le malsain plaisir était de tuer sans discernement, des hommes détestables tant ils se montraient sauvages loin de leur terre d’origine. Personne n’espérait d’eux la moindre pitié, les effrayantes créatures assassinaient l’espérance même.

– Nous vengerons les tiens, promit la reine. Pour l’instant tu dois reprendre des forces.

Incapable de conserver les yeux ouverts, Hermione remit son avenir entre les mains de cette femme surprenante, puis se laissa emporter par le sommeil.

 

 

Lysippé ordonna une pause à l’endroit où le sentier formait un anneau incrusté dans la chaîne montagneuse. Le chemin à gauche permettait aux Amazones d’éviter l’obstacle, celui de droite les obligeait à la confrontation. La reine réunit ses trois filles en conseil à l’écart de la colonne.

– Les tribus guerrières venues du grand nord sont réputées pour leur sauvagerie ; cependant, aussi cruels soient-ils, ces êtres primitifs sont de simples mortels. Il nous faut en savoir davantage avant de prendre la décision de les affronter ou de les contourner.

Les princesses silencieuses et attentionnées se concertèrent du regard, désireuses de suivre le raisonnement de leur mère.

– Thémis, continua Lysippé après un temps de réflexion, retrouve ces sauvages, observe-les. De leur nombre et de leur position dépendra notre réaction. Tu ne devras intervenir sous aucun prétexte, au risque d’être repérée.

– Oui, mère, concéda la princesse avec un pincement au cœur. Je me ferai discrète.

– Nous t’attendrons à l’abri du sous-bois en contrebas de la piste. Une rumeur enfle parmi nos Amazones, nous devons y mettre un terme au plus vite ou l’affolement gagnera. Ce n’est pas un entraînement, ni une bande de brigands que l’on vaincra d’une simple astuce. Ces femmes étaient hier encore d’inoffensives paysannes, une confrontation les exposera à un grand danger.

L’avertissement porta, la cadette promit une dernière fois à sa mère de se montrer à la hauteur. Enfin elle disparut, portée par la volonté de réussir sa tâche.

 

 

La descente du soleil amorcée à l’ouest, Thémis rejoignit la colonne à l’abri des regards dans l’odorante forêt de jeunes pins. Les Amazones impatientes avaient guetté le retour de la princesse avec une certaine appréhension.

– Je les ai trouvés, annonça-t-elle sans parvenir à taire ses émotions, animée d’une rage difficile à contenir. Leur campement est installé pour la nuit dans une ferme dont ils ont pris possession.

Aucune mère ne pouvait ignorer l’amertume de son enfant dans l’intonation de sa voix, aussi Lysippé entraîna Hélène et sa cadette à l’écart des Amazones, à l’ombre d’un châtaignier colossal près du sentier. Elle ressentit la crispation musculaire inhabituelle de Thémis, semblable à un frisson. La jeune fille tomba dans l’herbe, le regard embué perdu dans la frondaison rousse de l’automne.

– Ô mère ! Ces barbares sont des démons sans conscience ni aucune pitié. Hermione a raison, ils sont venus pour tuer, non pour conquérir.

Lysippé maudit ceux du nord en pensée d’infliger une telle épreuve à Thémis. Jamais elle ne l’avait sentie si démunie.

– Prends ton temps, mon enfant. Raconte-nous.

– Ces monstres n’ont rien d’humains, sauf l’apparence. La mère et les filles ont été violées sous les regards contraints du père et des fils. Puis toute la famille a été égorgée comme des agneaux à l’autel. Quel dieu peut se satisfaire de semblables sacrifices humains !

– Assurément aucun, marmonna Lysippé les dents serrées, ce rite barbare ne s’adresse pas à une divinité. Jamais Hadès ne s’enorgueillira de ce fait en son royaume des Enfers.

– Mère, se fit soudain suppliante Thémis, nous vengerons ces pauvres gens, n’est-ce pas ? Ils ne sont qu’une centaine, leur camp est facilement accessible.

La sagesse ordonnait à la reine d’éviter le combat tant ses Amazones manquaient d’expérience. Pourtant, son caractère entier ne pouvait se satisfaire de laisser ce forfait impuni. De plus, elle avait fait une promesse à Hermione.

– Oui ma fille, nous le ferons. Maintenant dis-nous tout du lieu où trouver ces sauvages.

 

 

Hermione ouvrit les yeux à nouveau, son attention se porta aussitôt sur Sypsô occupée à panser les plaies du vieillard. La doucereuse odeur de l’onguent piqua ses narines.

– Comment se porte mon grand-père ?

– Le pauvre se prépare à passer dans l’autre monde, admit l’Amazone avec une réelle compassion. Mes compétences ne sauront le retenir bien longtemps dans celui-ci. Tu m’en vois désolée, mon amie.

Les larmes de la jeune fille brouillèrent son regard, sa voix se mua en une longue plainte.

– Je le veillerai jusqu’à la fin, continua Sypsô, il passera sans souffrances inutiles.

À cheval devant le chariot, Danaé se laissa porter vers les pleurs d’Hermione.

– Tu dois manger pour prendre des forces, conseilla-t-elle, prends ces quelques fruits.

– À quoi bon ! Combien de temps pourrai-je survivre seule dans ce monde ?

La réaction de la jeune fille ne surprit guère la princesse. La cellule familiale garantissait la vie en ces temps reculés, mais l’isolement annonçait la mort.

– Je n’ai plus personne vers qui me tourner. Ces barbares m’ont tout pris.

Danaé éleva le ton, désireuse de provoquer une réaction salutaire. La colère était préférable à l’abandon.

– Cesse de t’apitoyer sur ton sort. Les Amazones puniront les barbares du massacre des tiens, tu pourras perpétuer leur mémoire. Alors mange !

– Des femmes ne peuvent vaincre de tels monstres.

Déterminée à l’image de sa mère, la princesse se permit un sourire carnassier.

– En es-tu certaine ? Observe bien, Hermione, tu prendras ta décision demain en connaissance de cause.

 

 

La fraîcheur du soir tomba sur la montagne thrace, la nuit allait bientôt recouvrir d’un grand manteau sombre la nature endormie. La colonne s’immobilisa dans la crique décrite par Thémis, entourée de rochers en bordure de la piste. Lysippé estima judicieux le choix de l’emplacement, semblable à une place forte naturelle.

– Zélie, fais distribuer des manteaux et des couvertures, il n’y aura aucun feu cette nuit. Inutile d’informer l’ennemi de notre présence.

La reine contempla ses Amazones avec pragmatisme avant de suivre le chemin du regard. Perdue dans sa contemplation, elle apprécia les troupes à sa disposition. Cent trente femmes, auxquelles s’ajoutaient trente jeunes incapables de porter une arme, ne constituaient pas une armée capable d’affronter cent guerriers entraînés au combat rapproché.

– Nous ne vaincrons jamais ces sauvages au corps-à-corps, reconnut-elle aux princesses à l’écart. Nous devrons jouer de ruse, les amener là où ils ne veulent pas aller. Beaucoup des nôtres mourront dans une bataille en terrain découvert, je me défends de voir cela.

Lysippé ne doutait pas d’y être contrainte dans les temps à venir ; elle se refusait pourtant à précipiter ce fait par la prise d’une décision inconsidérée ou hâtive.

– Nos cavalières ne sont pas encore capables de charger en montagne, gronda Hélène. Elles manquent d’expérience.

– Les arcs feront la différence, avoua Thémis débordante de confiance.

Lysippé se réjouit de la force de caractère retrouvée de sa cadette, dont le regard brillait de sa détermination habituelle.

– Tu as une idée ?

– Donnez-moi trente guerrières parmi les plus rapides, je rétablirai l’équilibre des forces.

– Comment feras-tu ?

La princesse exposa une stratégie d’attaque. Sa mère attentive approuva chaque détail.

– Veillons à préparer nos Amazones au combat, mes filles. Hélène et Thémis, choisissez vos guerrières avec précaution. Si cette terre a soif de sang, elle devra se contenter de celui des barbares du nord.

– Cette bataille sera une épreuve pour nous aussi, reconnut l’aînée. Notre comportement face au danger inspirera celui de ces femmes, ne l’oublions pas.

Il n’y eut ce soir-là aucun rassemblement bucolique autour du feu de camp où chacune se prélassait d’habitude, à conter ou à entendre des histoires qui faisaient frémir les plus jeunes et amusaient les plus âgées.

 

 

Lysippé pointa du doigt un interstice entre les rochers.

– Regarde, ici tu pourras utiliser ton arme sans avoir à te mettre trop à découvert.

Malgré son désir de faire bonne figure, Érianthe laissa sa peur transparaître.

– Oui ma reine. Mais pourquoi affronter les barbares ? On peut les éviter.

La panique contagieuse à la veille du premier engagement menaçait de trahir plusieurs Amazones, au point de leur faire perdre le sens de la réalité. Le ton grave de Lysippé interpella les femmes à proximité.

– Tu as raison. J’aurais pu, voici deux lunes, contourner le village des veuves sans me soucier des brigands. Ils t’auraient tuée, comme ils ont assassiné ton époux et tes enfants. Ce sort te parait-il juste ?

Tête basse, Érianthe ressentit la douceur d’une caresse sur sa joue. Elle s’efforça de calmer ses émotions exacerbées et son tremblement.

– Nous écraserons ces sauvages, leur barbarie ne fera plus souffrir personne. Tu comprends pourquoi nous devons nous battre, mon amie ?

Lysippé espéra marquer les esprits sans avoir à se répéter. Ces femmes survivaient dans l’ignorance depuis toujours, les amener à croire en leurs capacités relevait de la gageure.

– Oui, affirma la guerrière dont le regard s’éclaira face à la détermination de sa souveraine. Nous les arrêterons ici, puis nous partirons sans nourrir de regrets.

– Rassure-toi, il est sain d’avoir peur, cela tient ton esprit en éveil. L’appréhension guidera ton bras le moment venu au lieu de le retenir. Maintenant tu dois te reposer, demain sera une longue journée.

Lysippé eut aimé promettre à Érianthe de ne perdre aucune Amazone au cours de la bataille à venir. Elle l’embrassa sur le front, incapable d’affirmer ce que même un dieu ne pouvait avancer avec certitude.

 

 

Amapola se serra contre Hélène sous l’épaisse couverture. Les jeunes femmes parvenaient d’habitude à s’isoler de la troupe afin de profiter d’un peu d’intimité, mais la présence proche des barbares du nord les obligeait à passer la nuit parmi les Amazones. Aucune des deux ne succombaient à la peur du lendemain. Les unions rarement décidées en raison des sentiments en cette époque reculée, elles s’estimaient chanceuses de pouvoir vivre leur passion au grand jour, la force de leur caractère en sortait grandie.

Oubliant la promiscuité, Amapola prit la bouche de son aimée avec conviction. Elle avait à la fois envie et besoin de sa présence physique. Hélène savoura la langue contre la sienne sans se poser de question. La fille fragile délivrée dans le Pangée devenait une femme volontaire, capable d’imposer ses volontés, et cela lui plaisait.

– J’ai envie de toi, susurra une voix rauque à son oreille.

Jusqu’alors, la princesse n’avait ressenti qu’un plaisir incertain sous les doigts malhabiles de son amante trop timide pour se laisser aller. Elle ne s’en offusquait pas, tendre et patiente, savourant chaque effort comme une victoire. Aussi, la hardiesse de son amie la combla avant même le premier geste.

Amapola se coula sous la couverture. Elle aurait voulu contempler ce corps adoré, épier ses réactions, assister en spectatrice privilégiée au phénomène surnaturel de la montée du plaisir, mais la présence des autres allait l’en priver ce soir. Tant pis, seul le bonheur d’Hélène avait une quelconque importance.

La jeune femme saisit à pleines mains la poitrine de son aimée. Sans les voir, elle savait les seins ronds, fermes, tendus et orgueilleux sous ses caresses. La peau douce frémit au contact de sa bouche, un téton trépida sous sa langue.

Hélène se pinça les lèvres afin de retenir sa surprise. La chasteté habituelle faisait place à l’audace. Sa compagne honorait sa poitrine avec une envie nouvelle, une science innée. Même la main à plat sur son ventre se faisait plus voluptueuse que de coutume. Un désir fort naquit dans ses entrailles.

Incapable de respirer correctement, Amapola surgit de sous la couverture. L’attente de son amante lui apparut dans toute sa splendeur à la clarté de la lune. Sa main glissa sur le ventre et massa la saillie sous la toison douce. Elle accorda à sa compagne un regard impertinent, puis reprit sa bouche avec une ardeur décuplée.

À la brûlure d’une présence sur sa fente, Hélène projeta son bassin en avant par réflexe, son intimité s’ouvrit d’elle-même. Un premier soupir se perdit dans la fougue de leur baiser accordé dans cette intention. Deux doigts d’une sensuelle impertinence s’insinuèrent dans son antre trempé.

Amapola savoura sa hardiesse, regrettant de ne pouvoir aller plus loin cette nuit au milieu des autres. L’abandon de son aimée sous sa caresse particulière tintait dans sa poitrine comme le plus beau des compliments. Les hoquets étouffés dans sa bouche prouvaient la justesse de ses gestes accomplis pour la première fois. Son pouce dénicha la petite excroissance en haut de la fente livrée à ses caprices.

Hélène gesticula jusqu’à interrompre leur baiser, et se mordit la main. Tout allait trop vite. Le sang par saccades se répandait dans ses veines, comme le souffle d’un volcan entretenait une coulée de lave impossible à retenir. Elle se laissa aller sans remords.

Consciente que l’attente pouvait mener à la frustration, Amapola chercha la délivrance de sa compagne. La présence des Amazones ne la gênait plus. La raideur subite du corps sous la couverture l’encouragea.

– Abandonne-toi mon amour, glissa-t-elle à l’oreille de son amante, espérant décupler ainsi son plaisir. Donne-moi ta jouissance.

Pour Hélène, rien n’exista que ces doigts crochetés dans son intimité, son clitoris exacerbé par un pouce habile, la volonté de sa compagne. Retenant un cri avec peine, elle se laissa aller à un plaisir intense, profond, d’une longueur interminable. Son amante n’attendit même pas le retour au calme pour lui susurrer à l’oreille :

– Demain, quand nous serons seules, je te goûterai. Tu jouiras de ma bouche comme de mes doigts ce soir. Alors, tu seras enfin toute à moi.

 

 

– La nature est de notre côté, Thémis, soupira sa mère, le temps se prête à ton expédition.

La nuit fraîche sur une terre gorgée du soleil de la veille allait bientôt engendrer une aube grise, rendant les choses et les êtres moins visibles dans leur conformité. Lysippé avait interprété les signes de la manifestation naturelle bien avant qu’Aristote ne vînt au monde et n’écrivît les Météorologiques, ouvrage dans lequel le philosophe (-384 ; -332) expliqua les phénomènes tels que le brouillard et l’arc-en-ciel.

Elle prit soin d’accorder une parole ou un geste affectueux à chacune des trente guerrières rassemblées sous les ordres de ses filles. Contrairement aux autres, celles choisies pour leur rapidité ne montraient pas de crainte apparente au moment du départ, ce fait rassura la reine.

– Allez, mes fières Amazones. Inutile d’implorer les dieux à l’instant de frapper, Hadès reconnaîtra les siens.

– Soyez rassurée ma reine, prévint Néphélie dont le calme la surprit, les barbares sentiront notre colère avant d’affronter celle du maître des Enfers.

Lysippé les regarda s’éloigner, l’espoir rivé à l’âme de les voir revenir saines et sauves. La troupe disparue dans la brume, elle se tourna vers Danaé.

– Maintenant ma fille, assurons-nous que chacune reste en éveil. Notre position doit être maintenue. Cette bataille sera le moment de vérité pour beaucoup.

– Le moment venu elles sauront, mère. Les jeunes filles et les femmes délivrées des bandes de pillards témoignent de la volonté de nos guerrières.

– J’aimerais avoir ta confiance, ma chère enfant, grimaça Lysippé. Les barbares du grand nord ne sont pas des brigands facilement impressionnables. Aucune d’entre nous ne connaît l’atmosphère d’un véritable combat.

 

 

Le goulet au sortir de la crique naturelle s’élargit après la courbe serrée, la piste retrouva sa largeur habituelle sur laquelle deux chariots pouvaient se croiser. La nature se révélait par de fortes senteurs boisées particulières à la saison automnale. L’obscurité à l’est se teintait déjà d’un halo gris, annonciateur d’une aube humide et froide.

Thémis ordonna la halte d’un mouvement de la main. Elle avait abandonné la colonne le temps de vérifier la position de l’ennemi. Réjouie de pouvoir mettre son plan à exécution, la princesse murmura ses instructions à grand renfort de gestes. Hélène lui laissa volontiers le commandement.

Le sentier sur la droite menait à un grand champ déboisé en bordure du corps de ferme. La brume laissa la place à un épais brouillard aux effets contrastés. L’absence de visibilité permit aux Amazones d’approcher sans se faire remarquer par d’éventuels guetteurs, cela les obligea néanmoins à avancer au plus près de l’ennemi. Par suffisance sans doute, celui-ci était allongé en un groupe compact.

Les guerrières entendirent les trois sentinelles avant de les apercevoir se réchauffer au feu installé au pied des premiers dormeurs à quarante pas environ.

Thémis indiqua par geste leur cible à Hélène et à Filipina, dont l’œil exercé allié à un bras sûr lui permettait d’égaler les prouesses de la princesse, elle se réserva la troisième.

 

 

Aphrodite retint son souffle. Sur le mont Olympe, d’autres divinités en sa compagnie s’étonnèrent de n’entendre aucune prière au moment du combat.

– Ta protégée ne manque pas d’audace, reconnut Athéna. Mais s’engager ainsi sans exiger notre aide relève de la pure forfanterie.

– Sans doute est-ce la raison pour laquelle notre père Zeus a consenti à cette quête, reconnut la déesse de l’amour sans détourner le regard de la scène. Lysippé croit davantage en sa cause qu’en nous.

 

 

Les flèches déchirèrent le brouillard en silence. Deux des hommes chutèrent dans l’herbe, le dernier dans le feu. Mort avant de troubler les flammes, sa bouche ne laissa échapper aucune plainte. Une bûche roula aux pieds d’un dormeur et le tira du sommeil. Ce ne fut pourtant pas son cri de douleur qui réveilla ses compagnons.

Les trente Amazones venaient de décocher ensemble cette fois. Beaucoup avaient atteint les cibles endormies au hasard, des barbares touchés par plusieurs flèches périrent sans avoir pu réagir. Indemnes ou blessés, d’autres parvinrent à se lever dans une confusion indescriptible. Les hurlements de douleur voilèrent les vociférations d’ordres contradictoires lancés par les chefs surpris.

Une seconde volée de flèches incita les barbares à courir en direction des assaillantes. Morts ou sérieusement touchés, une quarantaine de corps restèrent sur le sol humide. L’ordre fut enfin donné aux Amazones de déguerpir. Thémis prit soin d’abattre un barbare trop rapide puis rattrapa ses compagnes sur le sentier. Les femmes franchirent les six cents pas les séparant du goulet sans se voir rejointes.

« Amazones ! » s’époumona Hélène en vue de la barrière de rochers dans la crique.

– Vous êtes toutes là ? ne put s’empêcher de demander la reine angoissée.

« Oui mère » s’entendit-elle répondre.

 

 

Les premiers barbares décontenancés marquèrent un temps d’arrêt à l’entrée de la crique. Mais les suivants les poussèrent sans ménagement dans l’intention de participer à la batille, surtout de prendre leur part d’un éventuel butin. Une soixantaine de guerriers se retrouvèrent à découvert sur la scène d’un théâtre dramatique improvisé.

Les flammes des torches, allumées en grand nombre après le départ de la troupe d’Hélène, jetaient d’immenses ombres animées sur les parois de la montagne calcaire. Les hommes se surprirent à dénombrer plus de cent femmes armées d’arcs, silencieuses et immobiles, protégées jusqu’à mi-taille par une barrière de rochers.

Érianthe observa cet ennemi dont la seule évocation l’avait effrayée la veille au soir. Vêtu sommairement d’une peau mal taillée, le visage non peint aux traits plutôt grossiers, amené à un affrontement dont il ne voulait pas, l’homme venu du nord ressemblait peu au barbare invincible décrit par les anciens. Érianthe découvrit dans l’aube naissante que la peur pouvait changer de camp.

Lysippé ressentit un petit picotement à la base de la nuque, comme une prémonition ; l’adversaire allait charger en dépit du bon sens. Elle ne douta plus de la victoire. Si les hommes s’étaient retirés en bon ordre, il eut été dangereux de les poursuivre à découvert sur le terrain montagneux. L’arrogance forcenée des mâles se retournait contre eux une fois encore, elle les contraignait à une action inconsidérée.

 

 

Cent pas, à la fois peu et beaucoup, séparaient les barbares des femmes retranchées. Une hésitation de ces dernières leur laissait l’opportunité de franchir la distance les séparant de la barrière de rochers. Leur science du combat au corps-à-corps devait ensuite imposer le respect.

Les Amazones n’hésitèrent pas, elles décochèrent à l’ordre de Thémis quand l’adversaire eut franchi vingt pas. Chacune des flèches ne tua pas, certaines tirées trop court se fichèrent en terre. Cependant, une seconde volée succéda à la première, puis une troisième mit fin à la bataille.

Le glaive à la main, Lysippé sauta le rocher afin d’achever un blessé geignant de douleur. D’autres Amazones l’imitèrent à l’image de Thémis qui ordonna de récupérer les flèches trop précieuses pour être abandonnées. De même, dans la crique et dans le champ près du corps de ferme, les armes de l’ennemi changèrent de mains.

Aucune joie excessive ne salua la victoire des Amazones. Les barbares du nord laissaient beaucoup de victimes dans les souvenirs, leur disparition apporta un simple soulagement.

 

 

Lysippé grimpa dans le chariot près d’Hermione occupée à panser son grand-père. Le pauvre sentait sa vie lui échapper.

– Merci pour tout, noble dame.

– Nous vous laisserons dans le prochain village, assura la reine avec compassion.

La jeune fille délaissa son aïeul un instant. La noirceur de son regard durcissait ses traits déjà marqués, les nombreuses épreuves ajoutées aux vents secs de la montagne la privaient d’une certaine joliesse. Voir le jour dans une simple ferme au nord du pays thrace s’apparentait à une malédiction en cette époque incertaine.

– Ne peut-on vous accompagner ? implora Hermione dans un souffle. Mon grand-père ne résistera pas plus d’un jour ou deux, rien ne me retient ici.

– Je ne souhaite pas te repousser, mais tu dois connaître le destin d’une Amazone avant d’en adopter l’existence. Il n’y aura aucun homme pour réchauffer tes nuits ni pour porter les armes à ta place. Nous devrons les combattre souvent, ne pas nous laisser abuser par leurs promesses. Ils nous craindront et nous haïront avec la même force. De nombreuses contraintes s’ajoutent à la liberté, la vie exaltante de nos guerrières est à ce prix. Accepte-le, tu seras la bienvenue, ou demeure à l’abri dans le prochain village.

– Un peuple de femmes ne peut pas survivre. Sans vouloir vous offenser, le pouvoir de tous les dieux ne suffira jamais à réaliser un pareil prodige.

Lysippé soupira, contrariée de rencontrer une nouvelle fois le scepticisme.

– N’as-tu pas douté de notre victoire sur les barbares ? La puissance n’est pas une simple question de force brute, nous pouvons rivaliser avec les hommes dans tous les domaines, y compris à la guerre.

Hermione dévisagea cette femme peu commune, animée d’une furieuse envie de la croire.

– Oublie les certitudes engendrées par ta vie passée, la lutte des Amazones finira avec la disparition du joug immonde.

Apaisée par la pondération de Lysippé, aussi grisée par ses convictions, la jeune fille se laissa aller à l’espoir d’un avenir meilleur. Elle écouta les paroles étranges avec attention.

– Tout ne sera pas aisé, rien ne l’est en ce monde. Il faudra bâtir notre communauté sur une idée nouvelle, puis défendre les fruits de notre labeur dans des combats incessants. Mais le destin de l’humanité est à ce prix. Acceptes-tu de participer à notre quête de l’autre côté du détroit ? Je serais honorée de te savoir parmi mes Amazones.

– Oui ma reine, répondit Hermione après avoir entendu les femmes nommer ainsi Lysippé. Je vous suivrai.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Invité

Un peuple de femmes, des dieux et déesses, la guerre féroce, des descriptions à couper le souffle et des dialogues vifs et fulgurants, sans oublier de doux passages sensuels et érotiques en contraste avec les heures sombres de cette épopée. Orchidée tu es une fabuleuse conteuse et ton récit si plein est un délice à lire et à relire. Merci encore pour ce moment de plaisir ( qu'il me faudra revivre ce soir, seule et à l’abri des regards ;)

Bisous

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Invité

LN a entièrement raison, on se laisse embarquer dans cette épopée à laquelle on ne peut plus échapper, attendant la suite avec une grande impatience.

Tu sais transporter ton lectorat et c'est merveilleux, jamais je pensais pouvoir m'intéresser à ce genre d'histoire, et pourtant.

Merci Orchidée pour ce grand voyage dans lequel tu nous as emmenés.

Doux bisous

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Réécrire une légende vieille de plus de 2000 ans en lui donnant un contexte historique, voici ce qui m'a plu. On trouve dans ce mythe d'un autre âge une certaine ressemblance avec notre monde actuel, comme quoi l'histoire est un éternel recommencement.

Nous allons aller loin, mes amies, très loin. Je suis heureuse de faire ce voyage en votre compagnie. Merci de vos encouragements, bisous.

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Tu as tout à fait raison, au niveau fondamental, on n'a rien inventé mdr.

C'est un réel plaisir de se laisser embarquer dans cette histoire qui nous captive, alors merci à toi douce Orchidée. bisous

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J'espère, en tant que mâle, ne pas être de trop ici pour te féliciter encore.

J'ai vraiment hâte de lire la suite.

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Awesome ! :clap:

 

Bravo, alors de base, je suis un passionné d'histoire notamment de la mythologie Greco-Romaine ainsi qu'egyptienne et scandinave. Et là en te lisant et sans chercher à te flatter pour flatter, on s'y croirait presque tellement tu as respecté l'époque ainsi que le ton et le charisme que ça dégage. 

Alors bien sur que je suis assez impatient de lire la suite mais franchement, j'ai envie de dire que ce texte aurait sa place dans la série Xena ou encore Stargate Sg-1 avec la tribu des amazones. Enfin je m'écarte un peu trop du sujet mais encore bravo. :good:

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J'espère, en tant que mâle, ne pas être de trop ici pour te féliciter encore.

J'ai vraiment hâte de lire la suite.

?Tu n'es pas de trop, personne ne l'est. Le mythe des Amazones guerrières, comme tous les mythes, se nourrit de vérités et de contre-vérités. Les mythographes de l'antiquité ont inventé des histoires dans lesquelles les femmes désirent dominer les hommes afin de justifier la phallocratie de l'époque. Ce raisonnement n'a plus lieu d'être aujourd'hui, Mes Amazones ne recherchent que l'égalité, pas la domination.

Awesome ! :clap:

 

Bravo, alors de base, je suis un passionné d'histoire notamment de la mythologie Greco-Romaine ainsi qu'egyptienne et scandinave. Et là en te lisant et sans chercher à te flatter pour flatter, on s'y croirait presque tellement tu as respecté l'époque ainsi que le ton et le charisme que ça dégage. 

Alors bien sur que je suis assez impatient de lire la suite mais franchement, j'ai envie de dire que ce texte aurait sa place dans la série Xena ou encore Stargate Sg-1 avec la tribu des amazones. Enfin je m'écarte un peu trop du sujet mais encore bravo. :good:

?J'ai, pour ce roman, fait des recherches sérieuses et précises, comme si ce manuscrit était destiné à un éditeur. Je dois aux lectrices et aux lecteurs de ce forum autant d'efforts que j'en fournirais en d'autres occasions. C'est pour moi une question de respect. Et votre gentillesse le mérite bien. Pour être franche, j'ai suivi les aventures de Xéna pour la relation amicale/amoureuse entre cette dernière et Gabrielle. Mon histoire se rapprocherait davantage d'un mélange de "Troie" et de "Alexandre".

 

Cali et LN, mes muses inspiratrices, je vous prépare un nouveau chapitre. Continuez de m'abreuver de vos gentillesses, je ne m'en lasse pas.

Plus il y aura de commentaires, plus j'aurai de plaisir à m'appliquer. Est-ce normal, docteur ? :yahoo:

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Invité

Tu mérites toutes ces éloges car tu faire un travail remarquable autant dans l'exactitude des faits, (merci à Grima notre puits de sciences sur le sujet :P ) mais également dans l'écriture de ton récit. Tu nous embarques dans ton histoire et on a l'impression d'être des amazones fortes et guerrières. Ca nous donne même le goût de combattre les méchants et les gros lourds qui nous accostent ici. Oui bon ça fait un peu girls power du coup mais bon, la femme a toujours dû batailler et ce n'est pas fini.

Prends bien soin de toi ma belle, nous on est là et on t'attend. Doux bisous.

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