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Fenrir

Silencieuse...

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Elle est là, presque en face, à deux rangées de table de moi. Mon café à la main, je la regarde béatement. Il me faut plusieurs secondes pour revenir totalement à moi et reprendre mes esprits en secouant la tête comme un idiot. Heureusement, elle n'a rien vu de tout cela. La jeune femme est concentrée : son index en train de jouer avec l'une de ses boucles de cheveux d'un beau noir, son menton posé sur le dos de sa main libre, elle semble plongée dans la lecture de son livre. J'aimerais bien connaître le titre de son ouvrage. Cela pourrait être une approche... Je la détaille longuement, et aperçois peu à peu ses tics corporels, comme ses lunettes qu'elle remonte très délicatement de manière régulière pour les replacer sur l’arête de son nez, ou encore le bout de son stylo qu'elle se met à mâchouiller ou suçoter machinalement. Elle reste presque immobile, ne bougeant que pour ces quelques gestes, ou bien, de temps à autre, pour griffonner un mot, une phrase, sur un bout de papier posé à côté de son livre.

Cela doit faire un moment déjà qu'elle est ici. Le grand verre transparent de limonade qu'elle avait commandé est entièrement vide, une paille négligemment posée à l'intérieur. Cette dernière est également grignotée en son bout, et me fais esquisser un sourire.

Mon attention se reporte sur ma tasse. En la secouant légèrement, une onde se forme, et j'ai alors l'impression de voir dans ce café bien noir les boucles ondulantes de cette longue chevelure... Il faudrait que je pense à autre chose... Mais je n'y peux rien, mon esprit, mes yeux, reviennent se poser sur elle. Je détaille les traits de son visage, la courbe parfaite de ses lèvres entrouvertes, occupées à suçoter le bout de son crayon. Elle replace soudain une mèche derrière son oreille, et j'imagine de ma place l'effluve de son parfum, venant s'échapper soudain dans la pièce, par ce simple geste.

 

D'un geste lent, elle retire délicatement le premier bouton de sa chemise de couleur beige. Cette dernière, jusqu'alors au raz du cou, laisse soudain apparaître une peau blanche, légèrement rosée. Cela lui va mieux ainsi encore, le col du vêtement entrouvert.

Elle se tient bien droit, le dos appuyé contre sa chaise, lui donnant une allure très sérieuse. Je regarde un instant ses jambes croisées sous sa table. Elle porte une jupe noire, lui arrivant juste au-dessus des genoux. Sa chemise est prise à l'intérieur. Ses longues jambes fines sont terminées par une jolie paire de bottines de couleur foncée. Son collant, d'un noir presque opaque, est auréolé de grosses fleurs d'un violet presque criard, seule fantaisie dans une tenue si soignée, presque stricte...

Mon regard se relève, doucement, péniblement presque, pour se reposer sur son livre. D'un geste bref, elle humecte délicatement le bout de son pouce, et fait soudain tourner une page. Qu'est-ce que cela peut-il bien être ? Je l'imagine historienne, en train de parcourir la biographie d'un quelconque Roi de France célèbre... puis littéraire, lisant « Du côté de chez Swann », ou élève en médecine, en train de réviser ses cours...

Elle est étudiante, cela ne fait aucun doute. Le petit sac en cuir marron posé à côté de sa table le trahit.

 

La jeune femme regarde soudain sa montre, et se mord la lèvre inférieure machinalement. Refermant son livre délicatement, elle se lève, lisse sa jupe le long de ses jambes, et disparaît sans un bruit aux toilettes.

Mon esprit, libéré de cet envoutement, retrouve le loisir de regarder le reste de la pièce. J'apprécie chaque jour un peu plus ce salon de thé. L'ambiance y est agréable, apaisante. J'aime ce style baroque, que l'on retrouve dans ces grands miroirs alignés sur les murs, à travers ces lustres qui pendent le long des allées, ou encore ces longs canapés de cuir rouge longeant toute la salle. L'on s'y sent presque comme hors du temps. Un délicieuse pose temporelle, chaque midi, que je m'offre ici avant de retourner au travail.

 

Un coup d'oeil rapide à ma propre montre, et il est déjà bientôt temps que je quitte ce lieu. Mon café terminé, je me lève, et me glisse jusqu'aux toilettes, tout en détaillant tous ces gens, étudiants, retraités, travailleurs, qui eux aussi partagent entre eux un moment de complicité, de rires.

Un sourire en lorgnant la porte des toilettes pour dames. Puis un soupire. Dommage, j'aurais pu la croiser, lui arracher qui sait un sourire, ou simplement sentir son parfum. Au lieu de cela, je pousse la pore des hommes, et m'engouffre dans le premier cabinet.

C'est quand j'en ressors, une ou deux minutes après, que je remarque celui qui est fermé, à l'autre bout de la pièce. Pas un bruit. Je me mords les lèvres, repensant alors aussitôt à son geste à Elle, puis je me laisse aller, comme à mon habitude, à fredonner un petit air et siffloter, tandis que je me lave les mains. Tant pis si je dérange, si je gêne cet homme là-bas. Je reste dans ma bulle, dans cet hors temps que me rappelle ce grand miroir, là, en face, entouré de jolies dorures taillées.

 

Un son léger. Inaudible presque. Mais régulier. Celui d'un frottement, ou que sais-je. Indéfinissable pour l'instant. Un autre son qui se mêle. Un souffle retenu. Comme si...

Laissant le savon couler dans le creux de mes mains, très légèrement penché en avant, j'ose un regard, un œil discret, par-dessous le battant de cette porte fermée, là... Mes yeux s'ouvrent en grand. Une jolie paire de bottines se laisse entrapercevoir. J'ose... et me penche un peu plus, découvrant à ma plus grande surprise ce collant noir, descendu le long de ces mollets fins, si caractéristique avec ces grosses fleurs violettes dessinées dessus... C'est alors que je la vois, cette pièce pièce, recherchée, travaillée, de tissu, de dentelle apparente et de transparence, délicatement posée sur ses chevilles. Trop fine pour être une culotte, la dentelle semble dessiner plutôt les contours d'un string.

Je me redresse, ma voix déraillant légèrement en cet instant pour laisser passer une fausse note. Je m'en veux et tente de faire comme si de rien n'était, laissant le savon glisser entre mes doigts, sur le dos de ma main, comme pour m'occuper l'esprit .

 

Elle sait qu'il y a quelqu'un. Elle n'a put faire autrement qu'entendre le robinet, ou encore mon sifflement léger. Pour autant, le léger bruit presque imperceptible continue. Toujours de la même manière. A la fois lointain et proche. Un frottement incessant, au son si caractéristique. Elle ne s'arrête pas, ne ralentit pas. Elle ne semble même pas attendre que je quitte la salle pour continuer librement. A ces frottements viennent se mêler de concert de légères plaintes. Un souffle rapide, parfois un couinement incontrôlé. Les bruits sont juste étouffés, comme si quelque chose venait entraver sa respiration. Je l'imagine avec une main contre sa bouche, tentant de s'obliger à rester la plus silencieuse possible.

 

Un autre bruit, plus sec : celui de son dos qui butte certainement contre la paroi, emporté par un spasme. Puis plus rien un moment... avant que cela ne reprenne. Tout d'abord ce frottement, ce son au rythme régulier et rapide, puis cette respiration, saccadée, haletante, à demi dissimulée.

Je reste là, pantois, les mains posées à plat sur le rebord de l'évier, à écouter, sans rien dire, cherchant presque à taire ma propre respiration, comme Elle, tente en cet instant de le faire, afin de ne pas la déranger et l'interrompre.

Le frottement se fait plus vif, plus rapide encore. Parfois, un autre bruit, une sorte de clapotis ferme, comme si ses doigts glissaient alors en elle, pour la posséder, dans cette antre devenue si humide de plaisir.

Il lui arrive de frapper de temps à autre le mur, de son dos, de l'arrière de son crâne, ou de ses fesses, que sais-je. Elle s'arrête alors, nette. Je l'imagine, les yeux grands ouverts, tentant d'écouter à travers sa respiration saccadée si quelqu'un l'a entendu... et elle reprend, encore et encore, à chaque fois de la même manière...

Les minutes passent, longues... hors du temps.

Chaque son que je perçois est plus beau encore que le précédent. Soudain, les talons de ses bottines frappent le sol, ne pouvant sans doute se retenir. D'un œil discret, je vois ses chevilles tremblotantes. Le frottement est plus saccadé, plus rapide aussi. Des gémissements sont à peine étouffés. Je les distingue clairement à présent. Elle doit, à n'en pas douter, se mordre la main ou la serrer fort contre ses lèvres.

 

Je hoche soudain la tête, retrouvant mon esprit. C'est à pas feutrés que je quitte la pièce, tentant de ne faire aucun bruit, et regagne lentement la salle principale, qui bruit des rires et des tintements de cuillères dans les tasses. Je m'assois, commandant un second café. Tant pis... je serai un peu en retard. Je ne voulais pas m’immiscer dans ce moment, dans cette intimité, dans cet instant où tout allait basculer en elle, où elle ne pourrait plus se retenir de gémir, de trembler fort, de s’agripper à tout ce qui l'entoure. Un moment qui ne m'appartenait pas...

 

La porte, là-bas, s'ouvre...

Je la vois. C'est bien elle. Elle s'avance dans la pièce, quelques regards se tournant vers elle sur son passage. Elle est élégante, toujours. Elle retourne à sa table, prenant bien soin de lisser sa jupe avant de s'asseoir. Ses cheveux noirs bouclés sont impeccablement coiffés, son maquillage léger est sans défaut, ses vêtements sont tout aussi lisses qu'auparavant... Rien, rien ne laisse transparaître quoi que ce soit...

Elle réajuste une fois de plus ses lunettes sur son nez, puis reboutonne sa chemise... au raz du cou.

Son poignet se tourne, lui donnant l'heure. Elle sort un téléphone de son sac, et semble écrire un message à quelqu'un. En cet instant, elle rougit. Légèrement, puis cela se voit un peu plus. Elle n'en est que plus belle encore.

Reposant le téléphone, il est l'heure pour elle de ramasser et ranger son livre, son stylo, sa feuille...

Un regard, un sourire au serveur.

Puis à moi... plus appuyé le sourire, peut-être gêné aussi, je ne saurais dire.

Elle s'esquive, laissant tinter la clochette au-dessus de la porte au moment de sortir.

Je reste hébété, mes yeux retournant se perdre dans l'ondulation parfaite de ce café d'un beau noir profond...

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Invité

Fen bel inconnu j'aime tes écrits, tes photos, ton style ou plutôt tes styles, alors stp ...encore :P

LN

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quel moment intense, je crois même avoir retenu ma respiration pour ne pas fautmre de bruit ^^'

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Très beau...

 

Ai été happée par lui. C'est le mot...

Absorbée, transportée...

Tu décris tellement bien que l'on a l'impression de vivre l'instant...

 

Merci et à te relire Fenrir.

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Invité

C'est génial, cette façon de nous priver presque entièrement de la vue afin de ne plus percevoir la scène qu'en l'entendant. Sublime et sensuel.

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quel moment intense, je crois même avoir retenu ma respiration pour ne pas fautmre de bruit ^^'

?Je ne peux qu'approuver, je l'ai lu en retenant mon souffle... Bravo, mille bravo. :oops: 

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J'adore ton récit tout en pudeur et pourtant si dévergondé. T'as une plume magique !

J'espère en lire plus très bientôt 

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