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Orchidée

Les mots impossibles

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Un acte, deux souvenirs

 

 

Coralie ouvrit les yeux une seconde, pas davantage. Non, ce n’était pas sa chambre ni son lit. Cette présence occultée par la pénombre, l’odeur si particulière de son amie… les souvenirs la submergèrent, car rien de tout ceci ne pouvait s’apparenter à un rêve. Elle se souvint :

 

– Tu es sûre que c’est ce que tu veux ?

Melissa choisit de répondre par une autre question, le doute venait de s’insinuer dans son esprit.

– Pas toi ?

– Si, mais… balbutia Coralie avec sincérité à défaut de sérénité.

Une autre question se posait : deux jeunes femmes, amies depuis longtemps, pouvaient-elles agir de cette manière ?

L’aimer était une chose, une joie de tous les instants due à sa seule présence, une voix reconnaissable entre mille, un regard d’un bleu si limpide à accrocher dans les moments de doutes, un soupir de volupté quand leurs mains se frôlaient, un grand soulagement au retour de ses escapades, des rires à n’en plus finir. Leurs « ma chérie » et leurs « mon ange » ne reflétaient qu’une complicité parfaite. Deux filles pouvaient se permettre ce luxe en toute quiétude, sans se compromettre.

Lui faire l’amour, c’était accepter d’abandonner cette crédulité chèrement gagnée, poser les mains sur ce que Melissa gardait de plus secret, toucher du doigt la beauté de l’inaccessible au risque de salir la noblesse de ses pensées, prendre et donner ce qui était réservé aux phantasmes, se reconnaître le droit d’agir, oublier la singularité de leur histoire, oublier les mots et les remplacer par les gestes.

Mais ne pas le faire signifiait renier l’acquis, fermer la porte à l’espoir, adjurer ses sentiments, s’interdire à en exiger plus. Pire encore, c’était ne plus être digne de sa confiance, la décevoir et ignorer sa détresse.

Car ce désir exprimé si fort cachait un appel au secours. Son amie ressemblait à un clown triste, un auguste blond se noyant dans la boue d’une gaîté qu’elle ne pouvait pas ressentir. Ce trouble marquait son visage de l’innocence de l’enfant, de cette part des anges qu’elle avait su conserver intacte jusqu’à ce soir, mais aussi de la douleur, de l’insurmontable douleur des grands.

– Et après ? osa Coralie.

Les filles se rapprochèrent. Les seins se touchèrent à travers l’étoffe des pyjamas. Une effleurement subtil, anodin en d’autres circonstances, rendu provoquant par l’intensité de la soif de l’autre. Combien de temps avant que la raison ne cède ? Qui allait prendre la décision ?

– On gardera ce souvenir dans nos cœurs, susurra Melissa, comme un instant de folie. On aurait pu faire l’amour avec quelqu’un d’autre, mais cela nous aurait rendues malheureuses, on n’aurait jamais pu se le pardonner. Et demain on passe à autre chose.

 

La pluie tira Coralie de ses souvenirs, la réveilla. L’eau battait le toit avant d’être avalée par une gouttière mal fixée. Le ciel pleurait l’innocence perdue. Le regard lourd de la jeune fille s’attarda sur le corps exposé de son amie, ignorante de la détresse. Elle devait se lever, s’éloigner du canapé-lit, de son amante d’une nuit, fuir, retrouver la solitude, ne plus penser.

Par un évident souci de ne pas choquer, le miroir de la salle de bains la rassura. Il lui projeta l’image d’une jeune fille aux cheveux en bataille et aux yeux gorgés de sommeil. Aucune marque d’infamie sur son front, pas une impression de dégoût qui ne l’aurait pourtant pas surprise. Leur nuit d’amour de laissait aucune trace indélébile sur sa peau. Dès demain, tout serait fini. Ou pire encore, rien n’aurait existé.

 

 

Melissa ouvrit son journal intime sur une page blanche. Écrire signifiait renoncer à l’oubli. Mais qu’y avait-il eu de si terrible pour mériter un sort tel que l’oubli ? Le stylo entama son travail de mémoire d’une écriture lente et appliquée, pour ne pas trahir la vérité, pour ne pas salir ce qui s’était passé :

 

Tendre la bouche vers elle m’est apparu comme l’unique solution. Coralie ne s’est pas dérobée. Ses lèvres ont effleuré les miennes, y ont déposé une myriade de petits baisers d’abord chastes, puis insistants. Une étrange sensation naquit en moi quand sa langue s’enroula autour de la mienne.

Mon premier baiser véritable ! Celui qui dévoile le cœur de l’autre. Je fus persuadée en cet instant de la sincérité de son amour. Ma bouche s’offrit davantage afin de lui montrer toute l’étendue de mes propres sentiments.

Le souffle court, je me suis détachée d’elle pour mieux l’observer. La saveur de ce baiser était gravé dans mon être, je ne l’oublierai jamais.

Ma main gauche s’infiltra sous sa veste, se posa sur un sein ferme. Il ne s’agissait plus d’un effleurement, mais d’une véritable caresse, dans le but de m’imposer, de prendre ce que j’estimais me revenir de droit. L’audace décida mon amie à s’abandonner. Coralie défit les boutons de mon pyjama puis en écarta les pans. Sans être nue, je me sentais offerte, dépossédée de ma pudeur.

Mes seins s’abandonnèrent aux caresses, ils livrèrent leur sensibilité à ces doigts brûlants. Mon ventre durcit, fourmilla de mille picotements. Ma blessure intime s’ouvrit, impatiente de recevoir l’hommage. Coralie ne m’appartenait pas encore, mais j’étais déjà à elle.

Nous nous sommes déshabillées mutuellement, je l’ai découverte. Belle, non, superbe. Mes yeux ont embrassé la Vénus merveilleuse. Je n’ai pas songé à me demander ce que j’étais en train de faire, encore moins à y résister.

Son corps bouillant contre le mien vibrait de la même passion, se consumait sous mes baisers, appelait mes caresses. Le vertige nous surprenait, nous revendiquions ensemble le rôle d’actrice comme de spectatrice, pour la première fois.

Nos sens à l’écoute de chacune de nos suppliques, nous avons chacune interprété le corps de l’autre à notre manière. La sentir à moi, contre moi, provoquait des sensations dont j’ignorais l’existence. Nous avons donné et reçu d’égale à égale, notre étreinte fut un seul et même cadeau partagé. C’était sans doute le seul moyen de le savourer pleinement.

On s’est aimées avec douceur, sans complexité, sans artifice. On se devait d’éviter la moindre équivoque. Nous n’avions qu’à nous délecter de l’union parfaite de deux corps et de deux cœurs.

Tout s’enchaîna avec naturel, de la découverte à la prise de conscience, en prenant garde de ne rien rater de ce moment unique. Coralie marquait ma vie au fer rouge de sa passion, l’empreinte de son amour devait rester à jamais gravée dans mon âme, à présent le reflet de la sienne.

Nos corps n’en formèrent plus qu’un, le plaisir succéda au désir. Nous étions enfin l’une à l’autre, nous étions l’une et l’autre. Le meilleur de nous-mêmes s’exprimait cette nui-là. Je l’ai aimée alors plus que tout, bien plus que je ne me suis aimée moi-même. Les questions s’étaient enfin envolées dans notre extase partagée.

 

Résignée, Melissa ferma son cahier, le stylo coincé dans la bouche encore humide de baisers. Le souffle court, le regret la tenailla de ne pas être en mesure d’assouvir encore sa soif de l’autre. Le grincement de la porte la ramena à une certaine forme de réalité, à la triste douleur du présent.

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toujours aussi envoûté par ton écriture.................

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