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Les prisonnières

Orchidée

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Le soleil écrasant de la journée tirait sa révérence loin à l’Ouest. Hélène, aînée de Lysippé jeta un œil désabusé vers le berceau de son enfance tandis que ses pieds foulaient déjà le sable de la province d’Andrinople (Edirne). Chaque foulée la rapprochait davantage de la mer Noire. Le grand empire ottoman ne devait prendre son essor que bien des siècles plus tard. Pour l’heure, des tribus isolées s’ignoraient ou guerroyaient sans raison apparente, pour le contrôle d’un lopin de terre aride ou pour affirmer la puissance d’un chef de guerre.

Hélène, au fait de sa beauté à 22 ans, lissa ses longs cheveux noirs sans ralentir son allure. Le petit groupe des cinq princesses de sang macédoniennes marchait sous la conduite de Lysippé depuis onze nuits déjà, se reposant le jour dans un abri rocheux ou, plus rarement, à l’ombre d’une oasis. La jeune femme imposa soudain le silence.

– Qu’est-ce ma fille, murmura Lysippé.

– Mère, répondit Hélène, regardez en contrebas la lueur de ce feu. Écoutez ces cris d’effroi mêlés aux plaintes de douleur. Permettez-moi d’approcher afin de peser la menace.

– Va, nous te suivrons à distance. Prudence surtout.

Lysippé arriva enfin en haut du piton rocheux derrière lequel son aînée avait disparu depuis un moment, quand le fracas de la bataille parvint à ses oreilles. La préscience du danger la poussa à dégainer son glaive et à dévaler la pente, suivie de près par ses quatre autres filles.

– Hélène !

– Tout va bien mère, rassura cette dernière en laissant tomber sa sarisse – longue lance macédonienne – ensanglantée. Ces crapules dormaient sans doute ivres, ils ne feront plus de mal. Regardez plutôt.

Lysippé suivit le doigt pointé de son enfant par-delà les corps jonchant le sol dans leur sang. La plus jeune n’avait pas 12 ans, la plus âgée guère plus de 20, quinze jeunes filles se tassaient dans un chariot transformé en cage. Eurydice, cadette d’Hélène, s’empressa de couper les liens des prisonnières.

– Nous avons été arrachées à nos familles, narra la plus âgée, pour être vendues comme esclaves. Toutes comme moi ont vu périr leurs pères et mères sous les coups des brigands.

Ainsi Aphrodite avait mené les pas de Lysippé jusqu’à ses pauvresses, certes dans un dessein particulier.

– Nous serons votre famille dorénavant, clama-t-elle avec certitude. Comment te nomme-t-on ?

– Amapola.

Hélène empressa Eurydice de prendre la tête de la colonne, incapable de se concentrer sur la route à suivre. Les aînées menaient à la bride les sept chevaux des brigands qui supportaient maintenant les plus jeunes et moins robustes des jeunes filles délivrées. À son côté, calquant son pas sur celui de celle qui venait de la sauver, Amapola l’inspirait.

Le long cheveu châtain foncé ceint d’un lacet de cuir, le visage lisse sous des pommettes hautes, le menton délicat sous la bouche fine, la jeune femme ne pouvait que rappeler à Hélène son amante qu’elle avait quittée précipitamment.

Elle aussi foulait le sol avec la légèreté d’une danseuse, la tête droite tendant la poitrine orgueilleuse ; des seins ronds et fermes qu’elle ne caresserait plus si ce n’était en rêve, ce ventre à l’arrondi subtil et au nombril profond, sa vasque aux senteurs épicées dissimulée par une toison duveteuse à laquelle Hélène s’était abreuvée si souvent.

Son amante lui manquait moins cette nuit en présence de la belle Amapola. Et si Aphrodite lui envoyait un message ? Si la déesse de l’amour dans sa salvatrice bonté lui permettait de vivre sa passion en toute liberté ? L’homosexualité était reconnue, voir même recommandée, en Grèce antique. Mais seulement pour les hommes. Les femmes là encore étaient considérées comme des objets destinés à servir le mâle maître.

– Je peux te poser une question ? osa Hélène en s’efforçant de fixer un point imaginaire à l’horizon nocturne.

– Bien sûr, la rassura Amapola d’une voix chaude.

– As-tu connu l’homme… dans ta chair ?

La princesse se surprit à adresser une prière en guettant la réponse.

– J’ai passé ma vie dans une ferme à l’écart du monde. Ces brigands sont les seuls hommes qu’il m’ait été donné de voir hormis mon père. Par chance l’appât du gain les poussait à garder nos virginités intactes. Non, nul ne s’est rendu maître de moi et j’en suis heureuse.

– Pourtant, la bouche d’Hélène lui parut soudain trop sèche, une jeune femme a des désirs que l’on ne peut refouler. Comment fais-tu ?

Amapola se fendit d’un sourire coquin sous le clair de lune. L’intime question réveillait un désir enfoui depuis son enlèvement.

– Il est des caresses qu’une jeune fille devine et se doit d’apprendre à maîtriser pour plaire à Aphrodite.

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4 Commentaires


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Cher ami c'est là tout l'intérêt de l'écriture, mélange d'histoire et d'imagination. Le plaisir d'enlacer les mots et les phrases à la manière d'une pièce montée jusqu'à effleurer en son faîte l’inaccessible beauté de la langue de Molière.

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miam miam miam !! maintenant tu n'as plus le choix de continuer ce récit !!

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