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La Sorcière et l'Hérétique- Palmyre et Mariveau

Mariveau

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Voici le début d'une histoire qui va se construire, s'écrire à deux, avec la complicité de mon ami Mariveau. Mais il vous faudra patienter un peu pour la suite, il découvre le début en même temps que vous!

Je vais mourir demain. Depuis mon cachot sombre et humide, j'entends les bruits de la ville de Castres qui s'agite et s'affaire pour construire le bûcher en place publique. Je ne mourrai pas seule, Enguerrand, mon grand amour et dix de ses compagnons périront avec moi. Il fait froid, j'ai faim et je me sens si seule dans ce cul de basse-fosse où je croupis depuis hier soir. Je n'ai rien compris, je n'ai rien vu venir. Les hommes de Simon de Montfort nous ont attrapés vers le gouffre de Malamort, qui semble irrémédiablement lié à mon destin.

Il est temps que je vous raconte ma courte vie mais longue histoire. Ayant refusé l'assistance d'un prêtre, il faut que je soulage ma conscience auprès de quelqu'un et c'est vous que j'ai choisi pour cela, en espérant que vous diffuserez ma tragique aventure autour de vous.

Je m'appelle Fauve et je ne connais pas mon âge exact. De même que je ne sais que depuis ce matin que nous sommes en l'an de grâce 1209. C'est le juge qui l'a dit à l'ouverture de mon procès. Dans mon hameau des Cammazes, le temps qui passe n'a pas tant d'importance, nous vivons à l'écart de la vie des villes, au rythme des saisons, des semailles et des récoltes, des gestations de nos bêtes. Tout ce que je sais, c'est que je suis née aux environs de la Saint-Jacques, il y a de cela environ dix-huit ans.

J'ai toujours vécue seule avec ma mère, j'ignore qui est mon père. Nous vivions dans une masure un peu à l'écart du hameau et ne fréquentions que peu les autres villageois. Il me semble que ma mère a été contrainte à cet isolement quand elle s'est retrouvée grosse de moi. Ma mère n'a jamais voulu ou pu me dévoiler le nom de mon père et ses mises en garde répétées envers les hommes me laissent supposer que je suis le fruit d'un viol. J'ai eu beau scruter pendant des années les visages et les corps des villageois, dans l'espoir de retrouver certains de mes traits dans l'un d'entre eux, je n'ai jamais trouvé aucun point commun avec qui que ce soit. Ils sont tous petits et râblés, noirs de poil et aux yeux sombres. Alors d'où viennent ma silhouette élancée, mes yeux verts et ma chevelure de feu? Maintenant que ma mère n'est plus, ces questions resteront à jamais sans réponses. Et après tout, quelle importance puisque je vais mourir demain.

Mon plus grand regret, c'est que le juge a refusé d'écouter mes suppliques, il ne m'accorde aucun sursis, même pas pour mettre au monde l'enfant d'Enguerrand qui grandit en mon sein. Il a dit que l'union d'une sorcière et d'un hérétique ne pouvait engendrer qu'un esprit maléfique et qu'il valait mieux s'en débarrasser avant même qu'il ne vienne au monde.

Mais revenons à ma vie aux Cammazes. J'espère que vous avez du temps, il me faudra bien toute la nuit pour vous conter mon histoire. Mon enfance s'est donc passée à l'écart du village, seule avec ma mère qui dès mon plus jeune âge m'a enseignée les plantes qui guérissent et celles qui empoisonnent. J'étais une élève attentive et douée et au fil du temps, j'ai aidé ma mère à améliorer ses potions pour soigner les différents maux des gens et des bêtes. Car nous étions rejetées de la communauté, mais les villageois savaient fort bien trouver ma mère quand il s'agissait de soigner des maladies, aider une femme à enfanter, dénouer l'aiguillette des hommes en mal de virilité. Certains sont même venus pour lui demander de jeter des sorts sur un rival en amour ou un adversaire pour l'exploitation d'une terre. Ma mère a toujours refusé de le faire, mais les mauvaises langues ne se sont pas gênées pour la traiter de sorcière. Et moi qui lève le feu, qui guérit les chevilles foulées et apaise les douleurs de mes mains, on me montre carrément du doigt sur la place du village. On n'ose pas me jeter de pierres, car ils ont besoin de moi pour soulager leurs souffrances, mais je sens la méfiance et l'hostilité dans leurs regards.

Tout a empiré l'été dernier. Ma mère est partie du côté du château de Roquefort, non loin de Malamort, pour cueillir des plantes qui ne poussent que dans ce coin. Elle se fait vieille, sa démarche est moins assurée et j'ai voulu l'accompagner dans cette vallée du bout du monde pour m'assurer qu'il ne lui arrive rien de fâcheux. Elle me l'a interdit, mais comme je pressentais un danger, j'ai décidé de la suivre à distance, en me cachant comme je sais si bien le faire. Elle a gravi la pente qui mène au sommet de la cascade, s'accrochant aux branchages pour se hisser. Pour ne pas me faire repérer, j'ai décidé de faire un détour. Le temps que j'arrive en haut, j'ai vu ma mère se pencher pour cueillir des herbes sur la rive tumultueuse du Sor. Je l'ai vu glisser, tenter de se raccrocher à une liane, je l'ai entendu crier et elle est tombée à l'eau. Je me suis précipitée, mais je n'ai rien pu faire, le courant l'avait déjà entraînée vers la cascade. Son corps a été emporté dans le canal étroit et vertical de la cascade et a fini en contrebas, dans le gouffre de Malamort, ce gouffre maudit ou tant d'autres ont déjà perdu la vie. Son corps, de même que celui des autres victimes, n'a jamais été retrouvé, comme happé par les entrailles de la terre.

Depuis ce jour funeste, je vivais seule dans notre bicoque, pleurant le décès de ma mère en continuant son oeuvre de soin auprès des villageois qui me procuraient un peu de nourriture en échange de mes potions et de mes attentions. Quelques temps après la disparition de ma mère, on est venu me chercher pour un enfantement. L'accouchement se passait mal, la femme avait déjà failli mourir lors de ses quatre accouchements précédents et celui-ci s'annonçait encore plus laborieux. Après toute une nuit de souffrances, elle finit par mettre au monde un garçon mort-né et décéda peu après d'une hémorragie que je fus incapable de contrôler. Epuisée, je voulus rentrer chez moi pour prendre un peu de repos, mais le mari, aveuglé par le chagrin, me reprocha d'être responsable de la mort de sa femme et de son fils. Je dus partir en courant pour éviter la bastonnade et me cacher dans la vallée de la mort, où personne n'osait s'aventurer.

Enfin en sécurité loin du village, je me laissais tomber sur la mousse d'une clairière, hors d'haleine et les yeux brouillés par les larmes. Qu'allais-je devenir à présente? J'étais officiellement une sorcière maintenant que j'avais causé le décès d'une mère et de son nouveau-né. Impossible pour moi de retourner aux Cammazes, les villageois m'auraient battue à mort. Partir loin? C'est impensable, une femme ne peut voyager seule sans danger. Demander asile au château de Roquefort? J'hésitais, on le disait habité par des gens aux moeurs étranges et j'ai entendu les gens du village parler d'hérétiques... Je ne savais pas ce qu'était un hérétique, mais le mot me faisait peur.

Ne sachant vraiment plus quoi faire ni où aller, je sanglotais comme une enfant, quand j'entendis un bruit de pas. Il était trop tard pour me cacher, alors je sortis le petit couteau qui me servait à récolter mes plantes pour me défendre en cas de besoin. Arme bien dérisoire face à un homme animé de mauvaises intentions, mais je n'avais rien d'autre sous la main.

Et c'est là que je le vis pour la première fois, Enguerrand mon amour, mais je ne le savais pas encore...

Je prends donc la suite derrière mon amie Palmyre, qui va découvrir comme vous les suites de cette histoire médiévale

Dans le cachot de la prison de Castres 1209

Avec mes mains ensanglantées par tant de tortures, je creuse le sol de ma geôle, je veux tenir une dernière fois ta main, je te devine derrière ce mur. Ne pleure pas Fauve, tu as peur, tu as froid mais tu n’es pas seule. Demain nous mourons enlacés sur le bucher.

Les gardes de l’Inquisition m’ont une dernière fois extrait de ma cellule, pour me faire abjurer, pour te dénoncer mon amour. Devant mon refus ils se sont acharnés une nouvelle fois sur mon corps meurtri. Mais je me suis tenu debout bravant mes juges. Ils me disent hérétique, alors que j’ai été des leurs, moi Enguerrand de Mortemard, jadis Chevalier de Simon de Monfort.

Quelle ironie mourir à 33 ans, à l’âge du Christ, et ce des mains de l’Eglise alors qu’il y a dix ans je m’embarquais pour Jaffa avec Simon de Monfort pour le 4° Croisade.

Mon corps souffre, mais bientôt mon âme libérée te rejoindra dans les flammes. Je ne te vois pas, mais ton image est dans mon esprit. Mes compagnons de malheur se sont écartés pour nous laisser cette dernière nuit ensemble. Demain ce sera un beau jour pour mourir, car je te verrai à nouveau et je te prendrai dans mes bras et poserai mes lèvres sur les tiennes.

Je ne sais plus depuis combien de temps, je me trouve ici. Mais je n’ai pas oublié ce matin où les hommes d’armes de mon ancien suzerain ont encerclé notre refuge. J’ai tiré l’épée voulant mourir en homme libre, mais il y avait Fauve et notre futur enfant. J’ai négocié notre reddition et la liberté de Fauve mais ils m’ont trahi. Je maudis ces hommes, ces fous de Dieu.

La porte de la geôle s’ouvre, deux hommes entrent et se dirigent vers moi, un moine et un chevalier du Temple. L’un vient me confesser, l’autre est mon ami d’enfance. Je refuse la confession de ce prêtre hypocrite, sauver mon âme me dit il, je trouve la force de rire, mon âme elle appartient à Fauve. Mon ami ne dit rien, je vois dans ses yeux la tristesse. Je veux qu’il sache pourquoi.

Je suis né le jour de la Saint Jean en 1176, ma mère avait seize ans, un mariage arrangé par mes grands parents l’avait uni à un baron de Champagne de 20 ans de plus qu’elle. Il l’a pris de force le soir de ses noces. Cette jeune fille frêle enfanta dans la douleur. Je hais cette formule comme si Dieu s’il existe, aimait dans sa dite bonté regarder l’homme se complaire de la douleur. Elle aurait pu haïr cet enfant, mais elle le chérit. Je grandis entre la douceur de ma mère et la rudesse de mon père, qui peut à peu devint amoureux de sa femme. Mais ces douces années allaient laisser place à la douleur.

J’allais avoir onze ans quand mon père rejoignit l’armée croisée de Philippe Auguste pour la Troisième Croisade. Mon père confia ma mère, ma jeune sœur Mathilde et moi-même à son frère. Mon père ne revint pas et selon ses vœux ma mère dû prendre pour époux ce porc. Le soir des noces il viola ma mère devant les yeux de ma petite sœur, je voulus tuer cet homme, mais je ne pouvais rien faire devant la force de cet homme. Il m’enferma dans ma chambre. J’entendis ma mère hurler, supplier, pleurer, puis plus rien. Au petit matin on vint me chercher, je passais devant la chambre de ma mère, et je la vis gisante nue sur son lit, sans vie.

Je me trouvais maintenant dans la cour, on me confia à des moines tandis que ma sœur fut confiée à des sœurs. Je n’ai plus revu ma sœur, elle est devenue folle et les Sœurs n’ont rien fait pour lui donner l’amour dont elle eut besoin. Elle est morte seule elle n’avait pas atteint 10 ans.

La vengeance entra en moi, ils voulurent faire de moi un moine, mais je ne pliai pas. La faim, le cachot, les bastonnades, les humiliations de ces « bons pères » ne me firent aucunement fléchir.

Le jour de la St Jean 1192, le jour de mes 16 ans, le frère de ma mère de retour de Terre Sainte vint me chercher, mais il était déjà trop tard pour Mathilde. Mais aussi pour ma vengeance, mon oncle, le meurtrier de ma mère était mort d’une mauvaise fièvre.

Mon oncle maternel m’éleva comme son fils, me raconta ses aventures, et j’appris le métier des armes. J’avais des amis, avec qui je courais la campagne, où les bergères n’étaient point farouches. Je retrouvais l’insouciance.

Je prêtais serment de Chevalier devant Thibaut de Champagne le jour de mes 20 ans

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28 novembre 1199, Ecry sur Aisne

J’ai 23 ans, aujourd’hui je participe comme chevalier à mon premier grand Tournoi. Thibaut IV de Champagne a réuni le ban et l’arrière ban de la noblesse de Champagne.A l’instigation du Pape Innocent III ,Foulques de Neuilly prêche la reconquête de Jérusalem.

Mon oncle m’a offert mon cheval, et mon armure. J’ai choisi une tunique noire et pour emblème un aigle aux ailes brisées. Les belles dames sont là dans les tribunes, elles papotent comparant leur héros et peut être amants passés, présents ou futurs. Les joutes ont été viriles, j’ai mis bien des chevaliers à terre, mais je suis tombé sous la lance de Simon de Monfort.

Le banquet qui suivit fût des plus merveilleux, et les femmes furent des moins farouches.

Nous avons embarqué trois ans plus tard, avec Matthieu de Montmorency, Robert Mauvoisin, Renaud de Montmirail.

J’ai certes revêtu la Croix, mais ce que je voulais c’était l’aventure, je n’avais plus d’attache en Royaume de France. Et alors que mes compagnons refusaient de se joindre aux Vénitiens pour prendre Constantinople, et débarquaient en Terre Sainte, je fus pris d’une folie de violence. Je me joignis donc au Vénitien dans le sac qui suivi la prise de Constantinople.

Le combat contre la garde Varègue d’Alexis fût sans quartier, sans pitié, j’étais couvert du sang de mes ennemis comme de mes compagnons, je taillais dans les chairs, dans les corps, j’entendais les gémissements des mourant qu’achevaient les vanupieds qui nous accompagnaient. Rien ne m’émouvait, pas même les cris des mères des femmes que les soudards nous accompagnant violaient, volaient, tuaient. L’enfer sur terre, le sang coulait, les basiliques brulaient. La haine et la violence étaient en nous. J’entendais raisonner dans mon esprit tourmentée :

« Tu enfanteras dans la douleur, aimez vous les uns les autres »

Je riais de cette ironie, de cette hypocrisie devant les flammes de l’ancienne Byzance.

A la fin de la journée, je me trouvais seul face à moi-même, je rendais mes tripes, je puais la sueur, je puais la mort, je puais le sang.

J’errais plusieurs mois comme une âme en peine. Puis je rejoins le Frère de Simon de Montfort en Palestine où je passais trois ans de paix apprenant plus des infidèles que de ceux qui se disaient protecteurs du Tombeau du Christ. Je te retrouvais Thibaud mon ami d’enfance toi maintenant à qui je me confis avant de mourir

Mais il était temps pour moi de rentrer en Royaume de France

Je débarquais d’une galère du Temple à Aigues Morte le jour de mon anniversaire 1207.

Je prenais la route de Toulouse pour offrir mon épée à Raymond VI comte de Toulouse, muni d’une lettre d’introduction d’Amaury II de Lusignan roi de Chypre et Jérusalem.

Depuis des années le Languedoc était en proie à des luttes intestines entre les barons locaux et à cette nouvelle religion en lutte avec la Papauté toute puissante.

J’aimais le message de ses prédicateurs mettant en relief l’idéal évangélique appliqués par la Parfaits et les Parfaites à l’image du Christ et ses apôtres opposés à la mauvaise vie des hommes d’église à la cupidité, l’orgueil, l’avarice et la luxure.

Ainsi ma route vers Toulouse passa par Béziers et Carcassonne, fief des Trencavel.

Je pris la direction du Lauragais en coupant par la Montagne Noire, je voyageais seul. J’arrivais au château de Saissac où le seigneur des lieux me reçu avec tous les égards. Le repas s’éternisa dans la nuit mon hôte voulant connaitre mes aventures. Je me prêtais sans sourcilier aux questions de ses fils.

Au petit matin nous partîmes avec mon hôte et ses fils à la chasse aux sangliers qui pullulaient dans la région, détruisant les récoltes, terrorisant les enfants.

Au détour d’un chemin un énorme mal chargea le cheval du plus jeune fils de mon hôte, qui s’emballa et le jeune garçon chuta lourdement s’ouvrant vilainement la jambe.

Les médecins ne savaient que faire, et je pris les choses en mains. Les années de guerres et ma vie en Orient m’avait appris bien des secrets. J’allais courir les bois et après avoir réduit la blessure je préparais un cataplasme de plante. Quelques jours plus tard le jeune garçon allait mieux et j’attirai vers moi la reconnaissance de ce petit seigneur mais la rumeur disait que j’étais un infidèle, un hérétique.

« Seigneur Enguerrand ne restait pas là l’inquisition rôde, le Pape prêche la croisade contre nous, allez vers Roquefort le seigneur du château vous recevra et vous donnera protection ».

Ce matin là, je pris la route assez tôt, le soleil se levait doucement, éclairant les plateaux du versant nord de ce massif. La montagne était recouverte d’une forêt épaisse. Je laissais à ma gauche la route des Cammazes et je m’enfonçais sous les frondaisons. Le sentier devenait étroit, au fond des ravins j’entendais ce bruit si doux d’une onde descendant de la montagne. J’avais soif et je sautai de cheval et descendrai vers ce petit torrent.

J’entendis un craquement, ce n’était pas un bruit d’un animal, mais années de guerre et d’escarmouches avaient affuté mes sens. Je posai la main sur ma dague, la densité des branchages m’empêchant de me saisir de mon épée.

Je m’approchai et je la vis pour la première fois. Ma douce Fauve celle avec qui je mourrai demain.

A suivre

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c'est tout simplement génial ! quelle plume Palmyre...et toi mon ami, toujours aussi juste dans ton choix des mots...j'aime...non...j'adore !

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Quelle atmosphère...Vos deux écritures s'enchevêtrent comme les lianes aux buissons de la forêt

profonde.

Puissante impression...

Sorserez.

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