Aller au contenu
  • entries
    3
  • comments
    12
  • views
    2,207

Lettre 1 : de Cécile à Sophie

campari

853 vues

Lettre 1 : de Cécile à Sophie

Tu m’écris, ma chère, ma tendre amie, que sans moi le monde qui t’a arraché à mes caresses t’est bien insipide malgré tous les divertissements que ton esprit y peut trouver et qu’on te présente chaque jour. Hé ! pense un peu à ta Cécile, à qui la trop grande jeunesse a interdit de te suivre hors de ce couvent où elle se morfond ! Loin des plaisirs que me procurait ton amitié, il me semble que la vie terne et réglée que le siècle impose à l’éducation de notre sexe me tue ; et alors qu’à tes côtés je m’engageais avec une égale vivacité dans les ouvrages les plus monotones, seule je n’ai plus d’autre bonheur que tes lettres et les souvenirs de soirs où, bravant l’interdit, nous nous retrouvions et nous endormions l’une contre l’autre.

Hélas ! après ton départ, ta cellule n’est pas restée vide longtemps, et à côté de moi vit maintenant une nouvelle pensionnaire. Julie (car c’est ainsi qu’elle se nomme) nous a été présentée hier au soir par la Supérieure qui, quoiqu’ele me parût moins âgée que moi (je sus plus tard qu’elle avait dix-sept ans), en vanta les mérites et la tempérance avant de nous la recommander et de confier à nos soins attentifs la découverte des usages de l’institution qui l’accueillait. Pendant tout ce discours, Julie conserva les yeux baissés, et son maintien modeste et simple me convainquit de ses bonnes dispositions ; mais quand ce fut mon tour de la saluer, tout occupée de ta lettre que j’avais reçue le matin même et de la réponse que j’allais en faire, je ne me contentai que de quelques politesses d’usage, dans lesquelles je m’efforçais de mettre un peu de bienveillance, mais assez banales pour que j’entendisse derrière moi s’élever un murmure de reproche contre mon défaut de chaleur, dont il ne me sembla pas que Julie me tînt rigueur. Cette scène marqua la fin du souper, et après m’être retirée chez moi et avoir passé le déshabillé que tu me laissas lorsque tu me quittais, je pus, jetée sur mon lit, me livrer à la rêverie dont je me sentais accablée depuis quelques jours.

J’en fus tirée par un bruit étrange et soudain, et reconnus bientôt les éclats d’une voix dont les accents ne m’étaient pas familiers. Craignant quelqu’accident, je me redressai tout d’un coup, et l’attention plus soutenue que j’y portai alors me firent changer de sentiment, puisque je crus enfin percevoir des pleurs, ou plutôt des gémissements venant de la chambre voisine. D’abord rassurée, je m’attendris aussitôt à la pensée que c’était Julie qui pleurait ; et je ne tardai pas à verser moi-même quelques larmes en rappelant à ma mémoire ce jour où les lois de la nécessité m’arrachèrent à l’amour de mes parents, pour heureusement trouver dans tes bras, sur ton sein que je mouillais de mes sanglots, le réconfort d’une nouvelle amitié que m’avait réservée la Providence.

Rentrant en moi-même, je repris courage, et résolus l’instant d’après d’être pour Julie ce que Sophie avait été à Cécile. D’un geste je ravivai la chandelle et jetai mon châle sur mes épaules ; d’un bond j’étais dans le couloir. Mais, arrivée devant sa porte, plutôt que de frapper et d’entrer en riant comme j’y étais accoutumée avec toi, je ne sais quel mouvement secret me la fit ouvrir tout doucement, et je sentis monter en moi le désir original qu’elle ne s’aperçût pas aussitôt de ma présence. Ce que j’y vis, sitôt que la porte fut suffisamment ouverte, manqua de me faire crier d’effroi ; et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que, de peur d’être remarquée, je sus contenir l’expression de ma surprise. Julie s’était couchée, mais le drap qu’elle avait posé sur elle ne couvrait qu’à demi son entière nudité. Dans ses yeux brillait un feu qui m’était inconnu, et de petits gestes brusques qu’elle faisait avec sa main au niveau de son ventre, mais dont la vue complète m’était soustraite par la position du lit dans la chambre, accompagnaient sa respiration qui devenait de plus en plus profonde ; et tout son corps ma paraissait finalement tendu vers un but que je n’arrivais point à déceler. Tu peux juger avec quelle frayeur je découvris d’abord ce spectacle nouveau, et avec quelle force je voulus m’éloigner ! Et cependant, le frisson qui me parcourut m’arrêta et m’attacha à cette vision assez inhabituelle pour que j’en oubliasse le froid mordant de la nuit et que, ressentant quelque chaleur subite et douce, je ne trouvasse pas utile de ramasser mon châle qui avait glissé à terre par la violence de ma première réaction. Sans doute bercée par le souffle et les gémissements de Julie, je sentis que je m’abandonnais à fermer les yeux ; mais je les rouvris bien vite lorsque je me rendis compte que n’entendais plus rien. Je vis Julie allongée sur le flanc, tournée vers moi, qui me lançait un regard qui me fit l’effet d’un aiguillon transperçant ma jeune âme, et rompant le poids d’un silence qui me sembla durer des heures, elle me dit de sa voix légère : « Veux-tu me rejoindre ? »

Comme rendue à moi-même par la honte de m’être fait surprendre, quoique je ne fisse après tout rien de mal, je me précipitai sans rien répondre dans ma chambre, que je fermai à clef sitôt que j’en eus passé la porte. Tu imagines dans quelle agitation que passai la nuit, tant les mots qu’elle avait prononcés résonnaient dans ma tête et dans mon âme ; et ce ne fut qu’au petit jour que je réussis à trouver un peu de sommeil. Je prétextai une légère indisposition lorsqu’on s’enquit de ne pas me voir, et, sitôt sortie du lit, je commençai à t’écrire cette lettre, pensant trouver dans l’illusion de ta conversation un réconfort à mon trouble. Vois ô combien j’ai besoin, plus que jamais, des conseils et de l’amour de Sophie !

  • Like 2


6 Commentaires


Recommended Comments

Magnifique plume ! Ton récit est si bien mené, si bien écrit, et la correspondance semble si vraie... Bravo, bravo, bravo ! Une première publication époustouflante, j'ai hâte de lire la suite...

  • Like 1

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire

Une correspondance digne des "Liaisons Dangereuses"...

Sublime, j'ai hâte le lire la suite

  • Like 1

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire

joliment écrit, dans un style un peu désuet mais plein de charme. la suite, stp!

  • Like 1

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire

Bellle plume :) On est transporté dans un autre temps, dans un autre lieu...

  • Like 1

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire

Merci, vos compliments me touchent beaucoup…et me mettent un peu la pression pour la prochaine !

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire

c'est excellent...j'ai lu la deuxième lettre avant la première (quelle indisciplinée je fais) et j'en étais déjà subjuguée...bravo pour cette maîtrise parfaite de l'art épistolaire !

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire
×

Important Information

By using this site, you agree to our Terms of Use.