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MessagePosté le: Dim 07 Sep 2008 18:35    Sujet du message:

Pourquoi être parti ainsi ? Pourquoi ne pas avoir attendu tranquillement qu’elle ne se réveille ? Pourquoi avoir laissé à l’abandon les friches d’un amour qui ne demande qu’une bonne dose de désherbant et quelques pesticides pour s’épanouir ?
Ce sont le genre de questions qui me tournent dans la tête lors de mes brefs mais intenses moments de doutes. Vous savez, ces périodes qui suivent directement une rupture tragique ou une conquête échouée : l’alternance entre séquences de dédain viril et d’hésitations morbides.
Mais la plupart du temps, j’ai l’aristocratie de me dire que demander son numéro de téléphone à une femme, en plus d’être un furieux aveu d’impuissance (l’impuissance d’obtenir soi-même ce qui nous intéresse vraiment), est également une faute de goût impardonnable. Qu’est-ce qui brise plus l’amour qu’un code à dix chiffres lancé avec la connivence d’une femme conquise ?
Moi je ne fais pas cette insulte là à une amante telle que Vanessa. Dommage que son numéro de téléphone n’ai pas été gravé sur sa gourmette. Parce que là, je me retrouve comme un con, avec ma plaque d’immatriculation.
Je feuillette distraitement les pages d’un annuaire, composant des numéros de Vanessas diverses (gloire au téléphone fixe illimité !), provoquant foule de situations coquasses, mais rien de bien érotique.
« Allô Vanessa ?
- Oui ?
- T’as rien de prévu ce soir ? 19h au Castel, ça te va ?
- D’accord, mais trouve-moi une excuse pour mon homme.
- Laisse-lui une lettre disant que tu pars et que tu ne reviens plus. Quand tu rentreras, le soir, avoue lui que tu vies de plus en plus mal votre relation mais que tu l’aimes toujours. Ensuite, vous ferez l’amour comme des sauvages et tu te demanderas pourquoi on n’a pas le droit de plaquer plus souvent son copain.
- Ça me va ».
Six heures plus tard, à régler l’addition d’un repas original mais décevant. Vanessa n’était pas Vanessa.
« Allô Vanessa ?
- Non, c’est sa fille.
- Tu me passes ta maman ?
- Elle peut pas, elle se sèche les cheveux.
- Dis-lui de pas trop les chauffer, ils vont s’éclaircir.
- Ils sont blonds platine. »
Quelle horreur !
« Allô Vanessa ?
- Oui ?
- J’ai oublié mon parapluie sur ta banquette arrière. Je passe le chercher quand ?
- J’ai pas de banquette arrière.
- Merde. On l’a ruinée à ce point ?
- Qu’est-ce vous racontez… Oh ! Ferme ta gueule, sale pervers, ou j’te dénonce à mes parents. »
J’ai décidé de changer de méthode, le téléphone m’ennuie. Je vais sur place, aux adresses du botin, et attends une apparition de la Vanessa locale.
Dès heures passées dans des cafés, à épier comme un psychopathe ; au coin d’une rue, derrière un journal ; sur le toit d’un voisin, déguisé en chaton (j’adore me déguiser) ; dans son canapé, lisant un Femme Actuelle (la porte-fenêtre était ouverte)…
Les Vanessas me rendent fou : je commande des pizzas quatre Vanessa, je prononce Vanessa avec des dizaines d’accents différents (depuis que je m’entraîne dans la rue, on me croit fou), je ne me masturbe plus que sur les vidéos ou les photos de femmes nommées Vanessa, vous saviez que le prénom Vanessa avait été inventé par Jonathan Swift ?
En soirée, rien ne m’intéresse plus : boire, faire des stupidités, vomir : à quoi bon s’il n’y a pas de Vanessa dans la salle ? Si personne n’a d’ami qui s’appelle Vanessa ? S’il n’y a pas potentiellement de rencontre à faire avec une Vanessa ?
« Un peu de sucre dans votre Vanessa ? »
« Tapez votre code. Retirez votre carte et récupérez Vanessa. Bonne journée. »
« Au bout de Vanessa, tournez à gauche. »
Je l’ai tenté, à la Bertrand Morane, entrant dans un commissariat, furieux, pestant contre une automobiliste qui m’avait emboutie le capot et qui s’était enfuit, me laissant juste le temps de discerner sa plaque.
Mais contrairement à lui, je n’y ai pas trouvé de jolie blonde conciliante pour me donner l’adresse de ma plaque d’immatriculation.
Il n’y avait que deux hommes. Un vieux et un jeune. Un gros et un maigre. Un poilu et un imberbe. Et le pire, c’est que le gros poilu, c’était le jeune.
Dégoûté par leurs manque de sympathie (« on ne donne pas d’adresse comme ça, m’sieur »), je claque la porte du commissariat et me prends une douche chaude : Vanessa vient de passer sur le trottoir d’en face.
Soit elle ne m’a pas vu, soit elle m’a ignoré (ça fait deux bonnes semaines que je l’ai laissé sans nouvelles).
Avec une discrétion d’homme jubilant, je la suis dans la rue, au coin des immeubles, sous des ponts dégoulinant. Je manque de lui sauter dessus pour l’entraîner sulfureusement dans un parc environnant, ou sous un porche sombre.
Mais je me reprends à chaque fois, trouvant que la situation manquerait cruellement de naturel.
C’est étrange cette sensation : vous savez, lorsque le silence s’est installé durablement entre deux amants. Il faut alors que tout soit parfait pour qu’une nouvelle rencontre ait lieu. Combien d’histoires sont mortes ainsi, sous le poids d’une exigence immodérée ?
Elle porte un pantalon de tailleur qui accompagne ses formes langoureuses dans une démarche enivrante. Je suis littéralement asphyxié par ses jambes. Plusieurs fois, je me cache un instant pour reprendre mon souffle, éponger ma sueur.
Ses épaules aphrodisiaques se tournent tout à coup vers une rue qui m’inquiète fortement : c’est la rue de la gare.
Priant tous les saints qui n’ont pas encore béni mon existence (ils doivent être rare depuis que ceux qui ont provoqué ma rencontre avec Vanessa ont grillé leur cartouche), j’espère qu’elle en rentrera pas dans la gar… trop tard, c’est fait.
Elle vient d’ouvrir une consigne (d’une façon qui est trop excitante pour être décrite) et d’en tirer un sac brun et rose. Lorsqu’elle s’en harnache, sa délicate poitrine apparaît effrontément, plissant son chemisier blanc.
Désormais, à chacun de ses pas, ses seins font des soubresauts adorables.
Trente-deux hochements de seins plus tard, elle aborde le quai C. Dix-huit hochements de plus, et elle atteint la porte d’un wagon.
Je me précipite à l’autre porte, grimpe rapidement, me jette dans le couloir, et entre calmement dans le compartiment voyageur. En face de moi, Vanessa.
Mais elle baisse les yeux, ne m’aperçoit pas. Au moment de charger sa valise au-dessus de son siège, je l’aborde. Comme dans ces niaises comédies sentimentales.
« Je peux vous aider ? »
J’ai pris un ton volontairement ironique, caricatural, n’assumant pas le cliché.
« Je ne sais pas. Vous n’allez pas laisser tomber ? », avec une pointe de sarcasme.
« Vous préférez que je la laisse sur la banquette ? », affrontant son regard.
Finalement, nous nous asseyons, commençons à bavarder, retrouvons une complicité.
J’apprends rapidement ou je vais, et je parviens à donner le change pendant tout le voyage. Vanessa croit que j’ai réellement voulu prendre ce train, et que nous nous sommes retrouvé par coïncidence.
Aucun contrôleur n’est passé. Cela paraîtra peut-être étrange à certains, mais pas à ceux qui ont pris un train en France ces dernières années. Ils savent de quoi je parle.
Lorsque nous arrivons à destination (plus de quatre cents kilomètres de chez moi), sa valise est toujours sur la banquette. Elle s’est assise dessus. Farouche.


Elle monte dans un taxi. Au moment de nous séparer, elle me demande mon numéro de téléphone. Je bégaie, prétexte une panne, mon portable tombé dans mon bain, et lui dit que de toute façon ; le village étant petit, nous serons forcément amené à nous croiser.
Elle me demande où je crèche, je réponds évasivement, encore plus maladroitement.
Elle soupire, blasée, et fais signe au chauffeur de démarrer.
Je saute dans un autre véhicule borné, et hurle au chauffeur, avec un ton d’acteur hollywoodien : « suivez ce taxi ! »
Amusé, il fait crisser les pneus. Mais je le calme aussitôt, et bien que tous deux hilares, nous maintenons une distance entre les deux voitures.
Après quelques virages, beaucoup de campagne et un peu de boue, nous aboutissons au portail d’une résidence austère, d’un luxe bourgeois et paisible.
Nous nous garons derrière elle, et elle me regarde, interloquée, posé un pied assuré sur les gravillons de l’allée.
Au culot, je lui lance, feintant l’étonnement : « qu’est-ce que tu fais là ? », comme si c’était à moi de poser cette question, comme si j’habitais ici.
Mais j’ai glissé dans mon attitude assez de comique pour qu’elle devine ma situation.
A mon air penaud lorsque la maîtresse de maison vient l’accueillir elle, oui, ELLE, et PAS MOI, elle comprends tout d’un coup, et se jette à mon bras.
Improvisant avec un brio spontané, elle me présente à sa tante avec un naturel d’actrice professionnelle. Cette dernière, heureuse de pouvoir rencontrer enfin « un petit ami digne de ce nom au bras de sa nièce », n’y voit que du feu.


Dans ce manoir d’allure londonienne, sa tante, Edwige, fait respecter une existence surannée, imposant l’heure du thé, des distractions distinguées (calèche, carabine, collâaaation) et tyrannisant des domestiques impeccables.
Bien que cette vieille bique me soit sympathique (elle a un plissement à la commissure du regard que l’on ne retrouve que chez les plus subtiles moralistes), j’ai furieusement l’impression de me trouver dans une pièce de Molière. Et je déteste Molière.
Vanessa et moi, nous profitons malicieusement de chacune de ses absences pour croquer des fruits défendus. C’est d’autant plus excitant que ça a l’air obscène dans cette atmosphère de préciosité ridicule.
Je me souviens lui avoir donné un orgasme pendant les brefs instants où sa tante était partie sonner son majordome. L’entendre lui donner de vaines consignes pendant que je caressais son clitoris humide a eu raison de sa retenue. Je crois même qu’Edwige a dû entendre un léger feulement, assourdi dans un coussin de flanelle bleu.
Je vous laisse deviner les jeux souterrains que permet le repas. Son pied, une fois, s’amusa à me donner une érection monumentale juste avant le dessert. J’ai mangé mon pudding à la vitesse d’un connaisseur gastronomique, imitant physiologiquement les attitudes de la plus intense délectation et cherchant en mon fort intérieur à calmer rapidement le travail de mes hormones.
Elle m’a récompensé le soir de cette prouesse, dans les ténèbres intimes de notre chambre à coucher.
Avec l’aide de la gouvernante, elle s’était procurée certains accessoires culinaires : une fraise, rouge et sucrée, de la chantilly, des raisins verts, des glaçons infernaux, du champagne, une poire et une pêche.
Moi, légèrement vexé par cette épreuve frustrante, j’avais amicalement prévu de ne pas lui faire l’amour ce soir. Préparant mon rôle d’homme froid et distant, je la vois tout à coup sortir de la salle de bain dans une magnifique guêpière noire et rouge.
Faisant la moue, je lui rends la monnaie de sa pièce. Elle ne se laisse pas troubler, monte sur le lit, enjôleuse, à califourchon sur mon corps nu.
Dans un soupir, je trinque avec elle et nous buvons une gorgée. Elle renverse le reste de sa coupe sur mon torse et entreprend de le lécher sensuellement.
Persévérant dans la grossièreté, je lui demande « et les draps ? ».
Elle continue son manège, et, l’alcool aidant, je me déride petit à petit. Elle sort la bouteille du petit frigo adjacent au lit et rempli ma coupe vide. Puis, elle jette la sienne par-dessus son épaule.
Je m’apprête à protester (c’est pas du jeu), mais elle retourne dans le frigo – oh my god ! cette guêpière, pour moi, c’est une souricière ! Mais je commence à moins regretter de m’y être fais piéger.
Elle se redresse. Elle a une fraise humide dans la bouche. Je la regarde, étonné, enduire mon corps d’un jus purpurin, dilué dans le champagne subsistant, formant des arabesques artistiques.
Je commence à me laisser aller, caressant ses cheveux. Elle termine son parcours au niveau de mon visage, glisse avec ses lèvres le fruit dans ma bouche.
Ce baiser sucré me donne des frissons d’extase, et nos langues s’étreignent violemment.
Mais elle se détache, posant son doigt sur ma bouche.
Elle se penche à nouveau – sa guêpière est le terrain de jeu de mon avide regard. Elle remonte cette fois-ci avec deux glaçons dans les mains et entreprends de refroidir mes tétons.
Je n’en peux plus, je bande comme un cerf. Elle fait maintenant ce qu’elle veut de moi.
Ses mains gelées se baladent sur mes tétons. Elle cale un glaçon dans mon nombril et je sens des mouvements à l’intérieur de mon ventre. Mes abdominaux palpitent.
Avec l’autre glaçon, elle continu sinueusement la descente et tout à coup, le glisse sous mes testicules. Surpris, je me cabre comme un étalon sauvage et elle en profite pour me lécher le sexe. Elle fait rapidement raidir, caressant toujours mes bourses avec le glaçon, parcourant ma bite de l’autre.
Elle reprend le glaçon et le passe sur mon pieux, remonte jusqu’au gland et titillant le canal de mon urètre. Je suffoque.
Des décharges électriques me parcourent. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose d’autre en moi, comme une marée inconnue poussée par une lune aux longs cheveux bruns.
Quand le glaçon a fini par fondre, elle se penche de nouveau – Ô Extase ! la guêpière de Vanessa, n’est-ce pas ta fille illégitime ?.
Ne s’inquiétant absolument pas du fait qu’un petit morceau de glace continue à me torturer agréablement le nombril, elle commence à étaler de la chantilly sur mon corps.
Elle en prend un échantillon du doigt (juste à côté de mon nombril) et me le fait sucer. Je m’exécute, lui lançant un regard de vierge effarouchée, et le pompant convulsivement.
Je me redresse et nous nous étreignons quelques instants. Mais elle me repousse sur le lit.
Rebelle, je me relève et entreprends de lui lécher la chantilly qui est maintenant barbouillée sur son corps. Pour la première fois de la soirée, elle semble perdre son assurance, et j’augmente mes caresses en conséquence.
J’ai à peine le temps de lui mordiller les tétons, mes mains parcourant fiévreusement le dos, qu’elle reprend le dessus et de nouveau me renvois à mon matelas, obéissant.
Elle se penche pour la énième fois – sa guêpière est le foureau de mon adoration – et remonte avec une pêche rouge.
Elle passe ce fruit mi-rugueux, mi-doucereux sur les zones érogènes de mon buste (qui sont maintenant nombreuses) et je m’enivre de cette sensation de frottement soyeux.
Les yeux mi-clos, je sens qu’elle le glisse dans ma bouche, tout en me léchant le lobe de l’oreille. Je gémis, tendu à l’extrême et dévore le fruit défendu.
Alors, toujours me mordillant, elle s’empale sur moi et commence d’amples vas-et-viens.
Mes mains sur ses hanches, totalement inertes, je me laisse faire, sentant le plaisir monter en moi, comme une cascade niagarisiaque.
J’éjacule rapidement, mais je la jette sur le dos, continuant à lui faire l’amour, m’enivrant de ses cris. Je garde étrangement ma vigueur et retrouve des sensations de voluptés rageuses.
Comme à notre habitude, nous nous dominons tour-à-tour, nous entortillant dans les draps huileux.
Cette nuit-là, nous n’avons cessé de faire l’amour, enchaînant orgasmes sur orgasmes, avec une vitalité surnaturelle.
Aux premiers signes de l’aube, harassés et affamés, nous avons mangé la poire et la grappe de raisin et nous sommes endormi immédiatement, blottis l’un contre l’autre.

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MessagePosté le: Lun 29 Sep 2008 20:50    Sujet du message:

Peut-on expliquer comment après un acte aussi bestial que l’assouvissement d’une pulsion sexuelle, alimentée par le pragmatisme morbide des caresses qu’engendre fastueusement la tendresse, puisse s’observer cette beauté dans le repos, chose habituellement méprisable du point de vue de l’exigence, qu’offre le sommeil ?
C’est artistiquement incompréhensible.
Et peut-on percevoir comment la contemplation extatique de l’amante adorée peut soulever des jugements d’une si haute spiritualité qu’aucun narrateur n’est parvenu à le rendre sans tomber dans la fatuité d’un vocabulaire emphatique ?
Je m’en vais réparer cette erreur.
Une femme allongée sur son lit de draps sales, dans la lumière grisée de ces moments qui précèdent l’aurore, est comme un parterre de fleurs :
quelque part entre l’extatique le plus superficielle et l’adoration la plus profonde, on y trouve l’image d’une perfection étrange et humaine à la fois, quelque chose de plus, d’invisible, d’insensible, d’inconscient, quelque chose comme l’unité d’un bouquet qui fait qu’il es t plus que chacune de ses fleurs séparément,
quelque chose comme un parfum obsédant, quelque chose comme le goût de l’idole, la science du miracle, quelque chose comme la racine physique d’un monde intime,
quelque façon que ce soit, cela restera toujours une sorte de bruyant silence, que l’on ne peut percevoir mais qui toutefois nous agite comme milles et une délicieuses douleurs, dont on ressent chacune des facettes sans pouvoir les réunir dans une même figure, que l’on voudrait faire durer toute la vie, mais dont on ne peut maîtriser que les causes les plus basiques, sans savoir tout-à-fait pourquoi elles provoquent ce genre de conséquences.
Vanessa vient d’ouvrir les yeux.
« Déjà réveillé ? »
Appuyé sur ma main gauche, étendu sur le flanc, je redresse la tête et me penche pour l’embrasser.
Mon bras gauche est engourdi (le deltoïde, lorsqu’il est contracté, empêche tout flux sanguin dans cette partie du corps). Je déteste cette sensation.
Nous restons là un temps indéfini, couverts de substances indéfinissables, avec une fascination indescriptible.


Au bout d’une semaine passée ainsi, toute cette mise en scène, ces jeux de la chatte et des sourires, les sous-entendus complices, tout cela parvint de moins en moins à stimuler notre libido.
Une semaine seulement, oui.
Blasé, nous prîmes congé.
Le retour en train fut morose, tendre mais morose. Nous n’y fîmes pas l’amour.
Ayant désormais nos numéros, nos adresses, une entente de couple, des envies communes, notre relation fut plus simple.
Chez elle ? Chez moi ? Quel délice d’avoir deux points de chute.
Après avoir profité d’une semaine intense, sans temps morts, sans cachotteries l’un pour l’autre, nous redécouvrions les plaisirs de faire des surprises, d’apprendre à les amener, de les voir aboutir.
Le doute, l’absence, dans ces cas là, sont comme une sorte de bienfait : on sait qu’au final, tout cela finira l’un contre l’autre, et on souffre joyeusement.
Cette confiance dans des conclusions heureuses permit des folies impensables : jouer sensuellement avec des inconnus, dans les rues ; se promener nu, sous un grand manteau, dans des foules indifférentes ; tenir des discours libertins à longueur de journée, dans des lieux plus ou moins guindés.
Cela aurait pu provoquer des ulcères de jalousie.
En jalousie, il y a un protocole à respecter. D’abord, savoir faire la différence entre tout ce que l’on doit douloureusement prendre sur soi (de la caresse que le soleil nous lui vole, le matin, sur sa petite joue conciliante, à l’extrême limite des attitudes trop ouvertes avec des individus trop engageant) et ce qui malsain.
La première fois qu’elle franchit cette limite, la sortir de cette situation scabreuse avec dignité et brio, mais lui reprocher violemment tous ces petits riens qui vous dérangent.
La seconde fois, l’abandonner un temps interminable, puis la retrouver.
La troisième fois, la quitter.
Malgré tout ce que nous nous fîmes subir d’extraordinairement déloyal, jamais nous n’appliquâmes la première sanction.
Au contraire, cela renforça notre union.
Rapidement, les absences devinrent insupportables, la distance, bien que très faible pour n’importe quel couple (une dizaine d’embranchements et quelques pâtés de maisons), nous devint une sorte de rempart illégitime.
Elle vint emménager chez moi.
Cet axiome précieux selon lequel c’est la distance qui crée le désir nous fut d’une absurdité invraisemblable.
Nous, notre proximité décupla notre attirance. Nous faisions l’amour tous les jours, à n’importe quelle heure, sans aucune limite et avec une créativité gargantuesque.
Il nous sembla naturel de trouver de nouvelles façons de nous surprendre, dans tous les aspects de la vie commune. Nous ne cherchions plus et nous trouvions.
Nos sentiments enflaient comme des bulles de chewing-gum à la fraise, à la menthe, au cassis, au cola, au citron…
En même temps, notre admiration l’un pour l’autre était sans limite, et nous ne cessions de nous trouver des épithètes amoureuses, des petits surnoms, des mots personnels.
Plus nous nous voyions, plus nous avions envie l’un de l’autre. Plus nous avions envie, plus nous inventions, avec brio, avec génie. Plus nous inventions, plus nous nous désirions. Plus nous nous désirions, plus nous réduisions les éloignements, plus nous annihilions les empêchements de nous voir.
Notre vie sociale en subit gravement le contrecoup. Je voyais de moins en moins d’amis, sans aucune préférence pour l’un ou pour l’autre, et sans aucune motivation particulière de passer du temps avec eux.
Qu’importe ? Notre couple prospérait dans la croissance et dans le renouveau, suivant le cercle vertueux que je viens de vous décrire.
Petit à petit, une bulle se format au cœur de laquelle nous étions infiniment heureux, et en dehors de laquelle (amis, boulot, famille) tout nous sembla belliqueux.
Nous fîmes des choses que je n’essayerai même pas de vous décrire, car elles sont au-delà de toute description ; des choses entre ce qui se fait avec le corps, avec le sexe, avec les sentiments et avec le désir.
A l’apogée de cette période, elle me quitta. Elle me quitta comme on place une asymptote au sommet d’une courbe, tout simplement et avec beaucoup de logique, et même de bon sens.
Saloperies de mathématiques.


On rentre un soir chez soi, et son ordinateur est allumé, boite e-mail ouverte. Dans les nouveaux messages, il y en a un qui est d’une adresse inconnu, mais dont le nom ne vous est pas du tout inconnu – c’est un de ceux que vous lui aviez donnée.
Vous avez un très mauvais pressentiment, car vous aviez senti venir cette dernière extrémité, malgré le bonheur dans lequel vous baigniez.
Vous l’ouvrez et c’est un ensemble de pavés qu’on vous jette à la gueule, mais que vous n’avez aucune peine à lire, et beaucoup de peine à la fois.
Nerveusement, vous en dévorez chacune des lignes, vous prenez votre portable, vous appelez sur le sien, qui ne réponds pas, sur son fixe qui ne répond pas, vous dévalez les escaliers et sautez dans votre voiture, vous arrivez chez elle en trombe, tambourinez à la porte, criez dans la rue, écoutez la voisine qui vous dit qu’elle est partie précipitamment mais elle sait pas où, tournez au hasard et pied au plancher dans les quartiers environnants, vous faites arrêter par les flics, leur fondez dans les bras puis leur hurlez des tonnes de choses avant de repartir brusquement et de vous faire arrêter de nouveau, vous faites coffrer et vous retrouvez en cellule, seul, grelottant, pitoyable.
C’est le genre de truc qui vous donne envie de ne plus parler qu’à la troisième personne, de ne plus dire je, de ne plus dire vous à personne, et encore moins tu, de ne plus jamais dire nous, de refuser même les ils.
On passe son temps à se dire qu’on pourrait faire des choses et mais elle ne laisse plus rien à faire, juste à se taire et à avaler.
On refuse de lui en vouloir, et de toute façon, on n’y arriverait pas totalement.
On sait qu’elle a raison, et que si elle ne l’avait pas fait, on aurait fini par le faire à sa place. Mais on voudrait encore essayer.
On frappe.
On hurle.
On pleure comme un gosse.
On frappe.
On hurle.
On a des tonnes de pourquois existentialistes.
Tout prends des proportions gigantesques, on n’a que des toujours et des jamais à chaque phrase.
On se dit qu’on a toujours trouvé une solution, et qu’on doit forcément en trouver une pour la chose la plus importante de notre vie.
Que si on n’y arrive pas, on ne veut pas réussir quoique ce soit d’autre.
On voit des murs partout, des barreaux, et on se demande s’ils sont dans notre tête.
Plus personne ne nous comprends.
Ou alors, tout le monde nous comprend mais personne ne peut le ressentir aussi fort que nous.
On veut en parler à quelqu’un et on ne le veut pas.
On veut des conseils de quelqu’un de neutre, mais on se dit que quelqu’un de neutre ne pourra pas nous les donner.
On veut quelqu’un qui soit à l’intérieur de notre tête et quelqu’un qui n’y soit pas.
On sent le bonheur, l’amour, la femme aimée tout prêt de nous, mais à travers un froid plexiglas, et on tape contre jusqu’à s’en faire péter les carpes.
On se fait immobiliser par un gardien et on reste immobile, à chialer comme une vieille loque.
On se déteste.
On se déteste de se détester.
On est négatif jusqu’au fond se soi.
On nie tout.
Plus rien n’existe.
Plus rien ne vaut la peine d’exister.
Tout disparaît, et il ne reste qu’elle, qui n’est pas là.



FIN.

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